L’été, laboratoire des nouvelles façons de travailler

5 juillet 2026

<strong>L’été, laboratoire des nouvelles façons de travailler</strong>

Semaine de quatre jours, télétravail depuis la montagne ou la mer, horaires allégés : loin d’être une simple parenthèse dans la vie économique, l’été est devenu, pour un nombre croissant d’entreprises, un véritable terrain d’expérimentation. Plusieurs organisations suisses en ont déjà tiré des enseignements concrets.

Pendant longtemps, l’été a été perçu comme une simple parenthèse dans la vie économique : les bureaux se vidaient, les décisions étaient reportées à la rentrée, et les entreprises fonctionnaient au ralenti. Cette vision appartient désormais largement au passé. Sous l’effet de la généralisation du numérique, de l’évolution des attentes des salariés et de l’émergence de nouvelles formes d’organisation, la période estivale est devenue un véritable terrain d’observation où se testent de nouvelles pratiques : télétravail depuis un lieu de vacances, semaine de quatre jours, horaires aménagés, bureaux décentralisés ou encore « workation ». L’été offre ainsi un cadre idéal pour esquisser le travail de demain.

La pandémie de Covid-19 a profondément transformé le rapport au travail. Ce qui apparaissait naguère comme une exception est devenu, dans de nombreuses entreprises, une pratique courante. Le débat ne porte plus aujourd’hui sur la possibilité de travailler à distance, mais sur la manière d’organiser le travail afin de concilier performance, bien-être et attractivité. L’été constitue à cet égard une période particulièrement propice : l’activité y étant souvent moins soutenue, les organisations disposent d’une marge de manœuvre plus large pour tester de nouveaux modes de fonctionnement sans remettre en cause la continuité de leur activité.

Le phénomène des « workations » illustre parfaitement cette évolution. Contraction des mots anglais work et vacation, ce concept consiste à travailler temporairement depuis un lieu de villégiature : une villa en Toscane, un chalet dans les Alpes, un appartement en bord de mer ou une maison familiale se transforment ainsi, pour quelques semaines, en véritables bureaux connectés. Il ne s’agit pas de travailler pendant ses vacances, mais plutôt de déplacer temporairement son lieu de travail afin de profiter d’un cadre plus agréable tout en poursuivant son activité professionnelle. Pour les employeurs, cette souplesse constitue un outil de fidélisation de plus en plus recherché : dans un contexte de concurrence accrue pour attirer les talents, offrir une certaine liberté dans l’organisation du travail devient un avantage compétitif, les jeunes générations comme un nombre croissant de cadres expérimentés accordant désormais une importance particulière à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Les politiques de ressources humaines évoluent en conséquence vers davantage d’autonomie, fondée sur les résultats plutôt que sur le temps de présence, une logique que l’on retrouve également dans les expérimentations autour de la semaine de quatre jours. En Suisse romande, l’entreprise vaudoise Assymba, active dans l’informatique, l’a ainsi introduite à salaire égal il y a un an et demi ; son fondateur, Patrick Tundo, dit s’être inspiré du modèle scandinave. En Suisse alémanique, plusieurs grands employeurs, dont Migros, ont depuis suivi ce mouvement en permettant à leurs équipes de répartir leur temps de travail sur quatre jours. Ces expériences convergent sur un point : la réussite du modèle tient moins au nombre de jours travaillés qu’à l’organisation concrète du travail, réduction des doublons, clarification des priorités et renforcement du travail d’équipe.

Cette réflexion dépasse largement la seule question du télétravail : les espaces de travail eux-mêmes se transforment. Durant l’été, nombre de salariés fréquentent plus volontiers les espaces de coworking, les bibliothèques, les cafés ou les tiers-lieux, qui offrent un cadre plus souple que le bureau traditionnel. Dans les régions touristiques, certains hôtels proposent désormais des forfaits conçus spécialement pour les travailleurs à distance, avec connexion haut débit, salles de réunion et espaces de détente, tourisme et travail se rejoignant ainsi pour donner naissance à de nouveaux modèles économiques. Les dirigeants découvrent par ailleurs que la qualité de vie peut devenir un véritable levier de performance : une promenade matinale avant de commencer sa journée, une pause déjeuner en terrasse ou quelques heures de travail dans un environnement naturel favorisent souvent la créativité et réduisent le stress, des bénéfices qu’une économie fondée sur l’innovation ne saurait négliger.

Cette nouvelle liberté n’est cependant pas sans limites. Le principal risque demeure celui de l’hyperconnexion : lorsque le bureau se trouve partout, il devient difficile de réellement déconnecter, et les frontières entre temps professionnel et temps personnel s’estompent, avec le risque d’une disponibilité permanente. Nombre d’entreprises mettent désormais en place des chartes précisant les horaires de connexion, les délais de réponse attendus ou encore le droit à la déconnexion, afin d’éviter que la flexibilité ne se transforme en surcharge de travail. Les questions juridiques ne sont pas non plus à négliger : le travail à distance depuis l’étranger peut entraîner des conséquences en matière de fiscalité, de sécurité sociale, de couverture d’assurance ou de protection des données. De nombreux employeurs définissent ainsi des règles précises concernant les pays autorisés, la durée maximale de travail à distance hors du pays de résidence, ou encore les obligations en matière de cybersécurité. La généralisation du travail hybride exige, en somme, une gouvernance plus rigoureuse que par le passé et, pour les managers, un véritable changement de posture. Le management par le contrôle laisse progressivement place à un management fondé sur la confiance, les objectifs et les résultats. L’été devient souvent une période révélatrice de la maturité des équipes : les collaborateurs bénéficient d’une plus grande autonomie, tandis que les responsables apprennent à piloter des équipes parfois dispersées sur plusieurs régions ou plusieurs pays. Les outils numériques facilitent cette coordination, mais ils ne remplacent ni la qualité de la communication ni la clarté des objectifs. Cette transformation influence également les territoires eux-mêmes : des régions autrefois très saisonnières accueillent désormais des actifs qui prolongent leur séjour tout en continuant à travailler. Restaurants, commerces, espaces de coworking et hébergements profitent de cette clientèle nouvelle, moins concentrée sur les seules périodes de vacances, tandis que certaines collectivités investissent dans la fibre optique, les espaces de travail partagés et les infrastructures numériques afin d’attirer ces nouveaux profils.

L’été n’est donc plus seulement une saison de ralentissement économique : il devient un moment privilégié pour repenser l’organisation du travail et préparer les évolutions de demain. Les entreprises qui considèrent cette période comme un simple intermède risquent de passer à côté d’une réelle opportunité d’innovation managériale. Car au fond, les nouvelles façons de travailler ne se résument pas à un ordinateur posé face à la mer : elles traduisent une transformation plus profonde de la culture des organisations, où confiance, autonomie, responsabilité et qualité de vie deviennent des facteurs de compétitivité. L’été, avec son rythme singulier et son invitation naturelle à prendre du recul, offre un terrain d’essai unique et, ce qui s’y invente aujourd’hui pourrait bien façonner le quotidien des entreprises de demain.

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