Tropiques sur le lac Majeur

20 avril 2026

<strong>Tropiques sur le lac Majeur</strong>

 Les îles de Brissago, le jardin que la Suisse s’est gardé pour elle

Trois hectares posés sur le lac Majeur, deux mille plantes venues des cinq continents, et une baronne russe qui reçut Joyce et Rilke dans son salon. Les îles de Brissago sont à deux heures de Zurich et à des années-lumière de tout le reste.

Il y a des endroits que l’on découvre par hasard, depuis le pont d’un bateau, en longeant la rive tessinoise du lac Majeur. Deux petites taches vertes surgissent de l’eau, denses, lumineuses, presque irréelles dans ce paysage alpestre. Ce sont les îles de Brissago. Trois hectares en tout, posés là comme une anomalie douce : palmiers, bananiers, bambous, eucalyptus géants et pourtant, on est en Suisse, à quelques kilomètres de la frontière italienne, à moins de deux heures de Zurich. Seul jardin botanique insulaire de la Confédération, l’Isola Grande abrite près de 2 000 espèces végétales originaires des régions méditerranéennes et subtropicales des cinq continents. Ce chiffre, aussi impressionnant soit-il, ne dit pas l’essentiel. Ce qui frappe en débarquant, c’est la sensation de rupture brutale et délicieuse : en quelques pas, on passe de la fraîcheur alpine à une humidité tiède, des parfums inconnus, une végétation qui pousse avec une exubérance presque indécente. Grâce à sa position sur le lac et à un microclimat exceptionnel, l’île bénéficie de conditions subtropicales uniques en Suisse, ce qui explique la présence de plantes qui seraient tout simplement impossibles ailleurs dans la Confédération.

L’histoire de ce jardin est, elle aussi, hors du commun. En 1885, la baronne russe Antoinette de Saint-Léger et son époux Richard Fleming, un banquier irlandais, achetèrent les deux îles, alors recouvertes d’une végétation clairsemée et habitées par les ruines d’un ancien couvent. La baronne, peut-être fille illégitime du tsar Alexandre II, selon certaines sources, n’est pas venue chercher le calme ; elle est venue créer. Dès 1886, elle transforme l’île en résidence artistique et y accueille les peintres Giovanni Segantini et Daniele Ranzoni, le compositeur Ruggero Leoncavallo, et plus tard, après la Première Guerre mondiale, l’écrivain Rainer Maria Rilke. En 1919, James Joyce, alors installé à Locarno et en pleine rédaction d’Ulysse, fit le voyage jusqu’aux îles après avoir appris que la baronne, âgée de 63 ans, avait fait peindre sur ses murs des scènes de l’Odyssée. On imagine la scène : l’Irlandais et la Russe, face au lac, entourés de plantes venues du bout du monde, parlant d’Homère. Cette vie de splendeur s’achève en 1927. Acculée par des dettes, la baronne vend la propriété à Max Emden, riche commerçant hambourgeois, qui fait construire la villa néoclassique que l’on peut voir aujourd’hui, marbre de Carrare, mosaïques florentines, bain romain, orangerie et terrasse sur le lac. Reconvertie en hôtel-restaurant, la Villa Emden permet d’imaginer prolonger l’escale et de dîner en regardant le soleil descendre sur les Alpes italiennes. En 1949, le Canton du Tessin et plusieurs communes riveraines rachetèrent l’ensemble, avec une formule d’une belle clarté : les îles seraient désormais destinées « uniquement à des buts de conservation et de vulgarisation des beautés naturelles, à des buts culturels, scientifiques et touristiques ». Le jardin botanique ouvrit ses portes au public le 2 avril 1950.

Ce qui étonne encore aujourd’hui, c’est la cohérence du lieu. Le parc propose un voyage continu d’un continent à l’autre : azalées et rhododendrons du Japon, protées et agapanthes d’Afrique du Sud, magnolias et cyprès d’Amérique centrale, eucalyptus et acacias d’Australie, sauge, romarin et palmiers des Canaries pour finir en Méditerranée. On ne consulte pas un catalogue : on marche, on s’arrête, on lève la tête. Pratiquement, l’accès est simple, en bateau depuis Locarno, Ascona ou Brissago, quinze minutes depuis Ascona. La saison estivale est la plus fréquentée, mais des ouvertures hivernales certains week-ends offrent à qui les saisit quelque chose de rare : le jardin sans la foule, le lac dans le silence, les plantes tropicales sous un ciel de janvier. Les îles sont inscrites à l’Inventaire fédéral des sites suisses d’importance nationale, ce qui ne les empêche pas de rester étrangement sous-estimées.

Les îles de Brissago ne ressemblent à rien d’autre. Ni vraiment suisses dans leur végétation, ni vraiment italiennes dans leur gestion, ni vraiment tropicales dans leur échelle, elles sont tout cela à la fois, suspendues entre deux eaux et deux mondes. Il faut les mériter un peu : prendre un bateau, accepter de poser son téléphone, laisser le jardin dicter le rythme. Alors non, il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde. Il suffit parfois de traverser un lac.

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