L’épuisement professionnel, nouveau risque stratégique

15 avril 2026

<strong>L’épuisement professionnel, nouveau risque stratégique</strong>

Le burn-out, longtemps perçu comme un problème individuel, s’impose aujourd’hui comme un enjeu majeur pour les entreprises. Derrière ce terme, défini comme un épuisement physique, émotionnel et mental lié à un stress professionnel chronique, se dessine une réalité plus complexe : celle d’organisations du travail parfois inadaptées aux exigences contemporaines. Les données disponibles convergent vers un constat sans ambiguïté. En Suisse, 23 % des actifs déclaraient se sentir fréquemment stressés au travail en 2022, contre 18 % dix ans plus tôt, selon l’Office fédéral de la statistique, avec une progression particulièrement marquée chez les femmes, dont 25 % sont concernées, et plus de la moitié des personnes stressées présentant un risque accru de burn-out. En France, l’enquête conduite en 2022 par OpinionWay pour le cabinet Empreinte Humaine indique que 34 % des salariés sont en situation de burn-out, dont 13 % de forme sévère, soit environ 2,5 millions de personnes. Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, la définition du phénomène variant selon les études et les méthodologies retenues. La tendance à la hausse, elle, est cohérente d’un pays à l’autre et largement documentée, une dynamique qui préexistait à la pandémie, laquelle n’a fait que révéler et précipiter ce que les organisations avaient trop longtemps différé d’affronter.

Contrairement à une idée encore répandue, le burn-out ne relève pas uniquement de la fragilité individuelle. Les recherches insistent sur des facteurs structurels directement liés à l’organisation du travail : surcharge et pression temporelle, manque d’autonomie, absence de soutien hiérarchique ou social, sentiment d’injustice organisationnelle, insécurité de l’emploi. Leur accumulation crée un déséquilibre entre les exigences professionnelles et les ressources disponibles pour y faire face, mécanisme que la littérature scientifique considère comme le moteur central du syndrome. Ce déséquilibre ne survient pas brutalement : il s’installe progressivement, souvent de manière invisible, jusqu’au point de rupture. Sur le plan individuel, les conséquences sont multiples et insidieuses : fatigue persistante résistant au repos, troubles du sommeil, perte de motivation, difficultés de concentration, cynisme croissant à l’égard du travail, et parfois troubles anxieux ou dépressifs évoluant, dans les cas les plus graves, vers des pathologies psychiatriques nécessitant un arrêt prolongé. Certaines professions restent particulièrement exposées, notamment celles impliquant une forte charge émotionnelle, comme les métiers du soin, de l’éducation ou du travail social, mais aucun secteur n’est aujourd’hui épargné, y compris les fonctions dirigeantes et managériales, dont le taux de burn-out a progressé de dix points entre 2021 et 2022. Ce que révèle cette extension du phénomène à toutes les strates de l’organisation, c’est que le burn-out n’est plus seulement une tragédie personnelle : il est devenu un signal d’alarme sur la santé des entreprises elles-mêmes. Absentéisme, turnover, baisse de productivité et dégradation du climat social en sont les manifestations les plus visibles, mais les pertes indirectes, désengagement silencieux, érosion de la créativité, détérioration des relations clients, sont souvent plus lourdes encore et plus difficiles à mesurer. Une étude INRS portant sur l’année 2007, menée en collaboration avec Arts et Métiers ParisTech, évaluait déjà le coût social du stress professionnel en France entre 2 et 3 milliards d’euros, estimation qualifiée a minima par ses auteurs eux-mêmes, ne prenant en compte qu’une fraction des situations stressantes et excluant toute la dimension subjective de la souffrance. Le burn-out s’inscrit enfin dans une évolution plus large du rapport au travail : intensification des rythmes, hyperconnexion numérique, brouillage croissant des frontières entre vie professionnelle et personnelle, quête accrue de sens chez des salariés moins disposés à sacrifier leur équilibre à la seule performance. Ces transformations fragilisent des équilibres longtemps tenus pour acquis et expliquent l’émergence de notions connexes, le bore-out, épuisement par l’ennui, ou le brown-out, effacement progressif du sens, qui traduisent différentes formes d’un même malaise structurel.

Face à ce constat, la prévention s’impose désormais comme un levier stratégique, et non plus comme une simple mesure de confort ou de bienveillance managériale. Les organismes spécialisés sont unanimes : l’approche doit être collective et centrée sur l’organisation du travail plutôt que sur les seuls individus. Adapter les charges, renforcer le soutien managérial, améliorer la reconnaissance professionnelle, clarifier les objectifs, favoriser la coopération et restaurer les espaces de dialogue : ce sont autant de leviers dont l’efficacité est documentée. Pour les entreprises, l’enjeu dépasse largement la gestion des ressources humaines, il touche à la performance globale, à l’attractivité des talents et à la responsabilité sociale. Dans un contexte où la guerre des compétences s’intensifie et où les nouvelles générations placent la qualité de vie au travail au cœur de leurs critères de choix, les organisations qui traitent la prévention du burn-out comme une priorité de gouvernance ne font pas que protéger leurs collaborateurs : elles se dotent d’un avantage compétitif durable dans un environnement où le capital humain est devenu le premier facteur de différenciation.

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