Photo: BRAFA 2026 – Klaas Muller © Luk Vander Plaetse
Bruxelles, fin janvier 2026. Sous les verrières de Brussels Expo, 147 galeries issues de 19 pays ont installé leurs cimaises pour huit jours d’une intensité rare. La BRAFA, Brussels Art Fair, a célébré cette année sa 71ᵉ édition avec une ambition clairement affirmée dans son intitulé même : « Une édition résolument tournée vers l’avenir. » Une formule qui aurait pu n’être qu’un slogan de communication. Elle s’est révélée être un programme.
Plus intime que TEFAF, plus historique que certaines foires émergentes, et toujours plus innovante, la BRAFA propose un parcours exceptionnel qui traverse les continents, les époques et les disciplines. Cinq mille ans d’histoire de l’art condensés en 25 000 mètres carrés : tableaux des maîtres anciens, art contemporain, archéologie, design, bijoux, livres rares, photographie et art tribal y coexistent dans un écosystème où chaque pièce a été validée par une centaine d’experts internationaux avant d’être présentée au public. Cette promesse d’authenticité est ce qui distingue la BRAFA des formats plus commerciaux et moins sélectifs : ici, l’œil du spécialiste précède toujours celui du collectionneur.
En avançant dans la grande allée, on a l’impression de traverser un atlas vivant. Un masque tribal dialogue silencieusement avec un meuble Art déco. Un dessin ancien répond à une photographie contemporaine. La foire ne juxtapose pas : elle orches tre. Chaque pièce a été examinée, authentifiée, discutée par une centaine d’experts. Cette rigueur se ressent dans l’air, comme une forme de gravité. Ici, rien n’est laissé au hasard.

Au détour d’un stand, une petite foule s’est formée. Sur le mur, un visage d’homme âgé, peint avec cette densité charnelle propre à Rubens. Klaas Muller, président de la foire, observe la scène à distance. Il sait ce que représente cette œuvre : une tête d’étude attribuée au maître flamand, reconnue par Ben van Beneden, ancien directeur du Rubenshuis. Troisième attribution consécutive pour le galeriste. Dans le monde des maîtres anciens, c’est presque un exploit. On sent, dans les murmures des visiteurs, une forme de respect instinctif. Le tableau n’est pas seulement une découverte : c’est la démonstration que la patience et la connaissance peuvent encore déplacer des montagnes.
Plus loin, un mouvement attire l’œil. Un corbeau noir, grandeur nature, suspendu dans un vol immobile. Puis, soudain, un frémissement : les ailes se mettent à battre, lentement, presque imperceptiblement. La sculpture Crow de Hans Op de Beeck, présentée par Almine Rech, hypnotise les visiteurs. On pense aux automates du XVIIIᵉ siècle, aux installations numériques, aux illusions d’optique. On pense surtout à cette question que la BRAFA pose sans la formuler : comment une institution vieille de 71 ans peut-elle rester vivante ? La réponse est là, dans ce corbeau mécanique : en acceptant que le passé et le futur ne s’opposent pas, mais se nourrissent.
Puis, soudain, un choc visuel. Au centre du stand Grusenmeyer-Woliner, un crâne de Triceratops juvénile, parfaitement conservé. « Baby Jane », 66 millions d’années, découverte dans la formation de Hell Creek. Les visiteurs s’arrêtent net. Certains sourient, d’autres froncent les sourcils. Un dinosaure dans une foire d’art ? Oui. Et c’est précisément ce qui fait la force de la BRAFA.
En marge des stands, les conversations vont bon train. On parle du rapport Art Basel & UBS 2026, devenu la boussole indispensable pour comprendre les mouvements du marché mondial. On évoque la montée en puissance de l’Asie, la polarisation des prix, le retour des œuvres historiques comme valeurs-refuges. Dans ce paysage mouvant, la BRAFA occupe une place singulière. Ni gigantisme américain, ni hyper-spécialisation. Plutôt une vision généraliste, exigeante, cohérente, qui fait de Bruxelles un point d’ancrage dans un monde culturel en recomposition.
En quittant Brussels Expo, le froid semble moins vif. On emporte avec soi des images, des questions, des intuitions. La BRAFA n’est pas seulement une foire : c’est un laboratoire, un miroir, une boussole. Pour les investisseurs et autres acteurs économiques, elle offre quelque chose de rare : un espace où l’on peut observer, presque en temps réel, comment le passé éclaire le futur, comment les disciplines se croisent, comment les récits se transforment. Et c’est peut-être cela, finalement, la véritable promesse de cette édition « résolument tournée vers l’avenir » : nous rappeler que comprendre le monde commence toujours par apprendre à regarder.
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