Les dynasties familiales à l’heure de la réinvention

3 août 2026

<strong>Les dynasties familiales à l’heure de la réinvention</strong>

Longtemps perçues comme des bastions de tradition, les entreprises familiales européennes prouvent aujourd’hui le contraire : gouvernance modernisée, diversification, transition numérique et exigences ESG redessinent leur modèle sans renier leur identité.

Longtemps perçues comme des bastions de tradition, attachées à leur histoire et parfois réticentes au changement, les entreprises familiales ne correspondent plus à cette image pour une large part du tissu économique européen. De la PME centenaire au groupe international, nombre de sociétés détenues par une ou plusieurs familles ont engagé une profonde mutation pour répondre aux nouveaux défis économiques, technologiques et environnementaux. Numérisation, décarbonation, diversification des activités, évolution de la gouvernance : loin de subir ces bouleversements, elles cherchent désormais à les anticiper. Le phénomène est loin d’être marginal, selon l’association European Family Businesses (EFB), l’Europe compte plus de 14 millions d’entreprises familiales, qui fournissent plus de 60 millions d’emplois dans le secteur privé, un poids qui explique pourquoi leur capacité d’adaptation constitue un enjeu de compétitivité pour le continent tout entier. Cette réinvention passe d’abord par la modernisation de la gouvernance : les nouvelles générations d’actionnaires souhaitent souvent professionnaliser la gestion en recrutant des dirigeants extérieurs au cercle familial, tout en conservant le contrôle stratégique de l’entreprise, une évolution qui permet d’associer l’expérience historique des fondateurs à des compétences nouvelles dans le numérique, la finance ou l’international.

Plusieurs groupes illustrent cette capacité d’évolution.,des matériaux électroniques et de la santé, porté par une stratégie d’innovation soutenue et des engagements renforcés en matière de développement durable. L’italien Ferrero, créé en 1946 à Alba, poursuit depuis plusieurs années une politique de diversification qui dépasse largement le chocolat : reprise des activités confiserie de Nestlé aux États-Unis en 2018, acquisition des activités biscuits et snacks aux fruits de Kellogg’s en 2019, puis rachat du fabricant américain de glaces Wells Enterprises fin 2022, autant d’opérations qui témoignent d’une volonté de réduire la dépendance à un nombre limité de produits tout en consolidant sa présence sur les marchés internationaux. Plus proche de la Suisse romande, le groupe vaudois Bobst, spécialiste des machines d’emballage fondé en 1890 près de Lausanne et aujourd’hui dirigé par Jean-Pascal Bobst, arrière-petit-fils du fondateur, illustre la même logique à l’échelle d’une quatrième génération : investissements soutenus dans les presses digitales et l’industrie 4.0, portefeuille de brevets étoffé, tout en conservant un ancrage familial revendiqué. En France, le groupe Rocher, connu notamment pour la marque Yves Rocher, investit depuis plusieurs années dans une stratégie associant cosmétique végétale, économie circulaire et réduction de son empreinte carbone, avec des objectifs environnementaux intégrés à sa feuille de route de responsabilité sociétale ; si les résultats complets de ces engagements devront être évalués dans la durée, ils illustrent une évolution profonde des priorités stratégiques du secteur. Ce même souci d’anticipation se retrouve dans la transition numérique, autre levier majeur de cette réinvention : les groupes familiaux investissent désormais dans l’intelligence artificielle, l’automatisation industrielle ou l’analyse des données pour améliorer leur compétitivité, malgré un contexte marqué par l’inflation, les tensions géopolitiques et les difficultés de recrutement. Cette capacité d’adaptation tient en partie à un mode de gouvernance spécifique : les entreprises familiales raisonnent souvent sur plusieurs décennies plutôt que sur les seuls résultats trimestriels, une vision de long terme qui facilite les investissements dont la rentabilité ne sera visible qu’après plusieurs années — infrastructures industrielles, recherche, transition énergétique. Cette dynamique ne va toutefois pas sans difficultés. La transmission entre générations demeure l’un des principaux défis : selon le Global Family Business Survey de PwC (2023), la préparation d’un plan de succession formel reste, pour une partie significative de ces sociétés, un chantier inachevé, alors même que cette étape conditionne souvent leur pérennité. Préserver l’unité familiale, maintenir une gouvernance efficace, attirer des talents capables d’accompagner les mutations du marché : les enjeux sont multiples, et s’ajoutent à des contraintes économiques structurelles, hausse des coûts de l’énergie, accélération technologique, exigences réglementaires croissantes, attentes des consommateurs en matière de responsabilité sociale et environnementale, qui représentent, pour certaines PME, un investissement considérable.

Plusieurs études soulignent néanmoins la résilience particulière de ce modèle entrepreneurial : les entreprises familiales privilégient généralement un endettement maîtrisé, une fidélisation importante des salariés et une stratégie d’investissement progressive, des atouts précieux dans les périodes d’incertitude économique, même s’ils ne garantissent pas à eux seuls de meilleures performances que les entreprises non familiales. La montée en puissance des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) accélère également cette évolution : de nombreuses maisons familiales européennes cherchent à démontrer qu’elles peuvent conjuguer rentabilité et responsabilité, à travers des investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique de leurs sites de production ou l’approvisionnement durable, l’ampleur réelle de ces résultats variant toutefois selon les entreprises et devant être appréciée à partir d’indicateurs publiés et vérifiables plutôt que sur la seule base des annonces. L’avenir de ces groupes dépendra probablement de leur capacité à préserver ce qui fait leur identité, vision de long terme, ancrage territorial souvent fort, culture entrepreneuriale, tout en intégrant les nouvelles exigences de l’économie mondiale. Les exemples de Merck, Ferrero, Bobst ou du Groupe Rocher montrent que tradition et innovation ne sont pas incompatibles : pour nombre de ces entreprises, la pérennité passe désormais par une transformation continue plutôt que par la préservation du statu quo. Dans une Europe confrontée à des mutations économiques et industrielles rapides, les dynasties entrepreneuriales apparaissent ainsi moins comme les gardiennes d’un héritage que comme des actrices capables de réinventer leur modèle sans renoncer à leurs racines.

Retrouvez l’ensemble de nos articles Buisness

Recommandé pour vous

A la Une
À Genève, la clim’ interdit-elle de respirer ?
Un texte de loi vieux de plusieurs années, conçu pour un climat qui n’exis…
A la Une
IA souveraine : pourquoi la puissance de calcul devient une question de raison d’État
Par Marcel Oldenkott, directeur général et co-directeur des investissements chez…
A la Une
Reshoring : l’Europe reconstruit-elle vraiment son industrie ?
Semi-conducteurs, batteries, médicaments : la liste des secteurs jugés stratégiq…
A la Une
Muzinich & Co. Weekly Update: Feu
Les incendies de forêt, les tensions géopolitiques et le regain de questions con…
A la Une
Seniors au travail : l’expérience, nouvel avantage compétitif
Longtemps considérés comme un coût à gérer, les salariés seniors s’imposen…
A la Une
Aperçu de la réunion du FOMC de juillet : maintien d’une orientation restrictive dans...
Par Christian Scherrmann, économiste en chef pour les États-Unis, DWS Au vu des …