Le pouvoir contre la vie

12 avril 2026

<strong>Le pouvoir contre la vie</strong>

Quand gouverner devient survivre

Certains dirigeants âgés persistent dans des logiques de domination et de destruction, comme si la conscience de leur finitude n’avait produit ni sagesse ni retenue. Ce paradoxe, vieillir sans s’humaniser, traverse l’histoire des pouvoirs. Il interroge moins les hommes qui le vivent que les sociétés qui le permettent.

Pourquoi certains gouvernants, pourtant plus proches de la fin que du commencement, semblent-ils incapables de servir la vie plutôt que la destruction ?

La question est dérangeante, presque taboue. Elle touche à l’âge, à la mort, au pouvoir, trois réalités que nos sociétés préfèrent tenir à distance les unes des autres. Et pourtant, elle s’impose avec une acuité particulière lorsque l’on observe des dirigeants âgés persister dans des logiques de domination, de conflit et de destruction, comme si la conscience de leur finitude n’avait produit ni sagesse ni retenue.

On pourrait croire que l’approche de la mort invite naturellement à la réflexion, à l’essentiel, à une forme de dépouillement intérieur. Cicéron, dans son De Senectute rédigé en 44 avant J.-C., nous a transmis cette vision d’un âge avancé porteur de sagesse, de recul et de transmission, un idéal philosophique que la tradition occidentale a longuement cultivé. Mais le pouvoir, lorsqu’il est exercé trop longtemps, agit comme un puissant anesthésiant de la conscience. Il coupe de la réalité, isole, déforme la perception du monde et de soi-même. Plus il s’installe dans la durée, plus il devient une extension de l’identité. Le perdre équivaut alors à disparaître.

Pour certains gouvernants, la peur de la mort ne conduit pas à aimer davantage la vie, mais à vouloir la contrôler. L’obsession de laisser une trace, d’inscrire son nom dans l’Histoire, supplante toute réflexion sur le sens réel de cette empreinte. Peu importe qu’elle soit bâtie sur la paix ou sur les ruines, pourvu qu’elle existe. La postérité devient un substitut à l’éternité perdue. Il faut pourtant reconnaître une vérité plus inconfortable : vieillir ne rend pas nécessairement plus sage. Les recherches en psychologie cognitive confirment que l’âge amplifie ce qui est déjà là, approfondissant la compréhension chez un esprit ouvert, durcissant les certitudes chez un esprit rigide, renforçant les réflexes de domination chez un être animé par la peur. Or, nombre de gouvernants ont construit leur trajectoire sur la compétition, la conquête et la victoire sur autrui. Ils n’ont jamais appris à servir, seulement à gagner. À cette rigidité intérieure s’ajoute une déconnexion profonde du réel : entourés de courtisans, protégés des conséquences directes de leurs décisions, ces dirigeants ne perçoivent plus la souffrance qu’ils engendrent. La mort devient une abstraction, celle des autres. Tant que la leur reste invisible, médicalement repoussée, symboliquement niée, ils continuent d’agir comme si le temps leur appartenait encore, portés, tolérés, parfois adulés par des systèmes politiques qui valorisent la force, la stabilité apparente et l’illusion du contrôle. Car ces gouvernants ne surgissent pas du néant : nous leur confions le pouvoir parce qu’ils promettent la sécurité, et lorsqu’ils vieillissent, nous continuons à leur déléguer notre responsabilité morale, par crainte du changement ou du vide.

La véritable question n’est donc pas seulement pourquoi ils n’œuvrent pas pour le bien, mais pourquoi nos sociétés persistent à confier leur avenir à des hommes et des femmes qui n’ont plus rien à perdre, et trop peu à transmettre. Un monde gouverné par la peur de mourir est un monde dangereux. Un monde guidé par le souci de la vie suppose, au contraire, le courage du renoncement, du passage de relais, de la transmission. Œuvrer pour le bien exige une lucidité intérieure, une capacité à accepter sa finitude et à reconnaître que le pouvoir n’est qu’un prêt, jamais une propriété. Tant que les gouvernants confondront leur survie symbolique avec l’intérêt collectif, ils continueront de choisir la destruction plutôt que la vie.

Et peut-être est-ce là notre responsabilité ultime : exiger des dirigeants non pas qu’ils soient forts, mais qu’ils soient conscients. Conscients du temps qui passe. Conscients des vies qu’ils engagent. Conscients que la grandeur d’un être humain ne se mesure pas à ce qu’il conquiert, mais à ce qu’il protège avant de disparaître.

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