L’Europe est-elle encore dans la course ?

22 février 2026

<strong>L’Europe est-elle encore dans la course ?</strong>

En septembre 2024, Mario Draghi remettait à la Commission européenne un rapport de 400 pages dont le diagnostic résonne encore comme un avertissement : pour rester dans la course mondiale, l’Europe devrait mobiliser 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année. Un montant colossal, l’équivalent de 4,7 % de son PIB, qui dit, mieux que tout discours, l’ampleur du décrochage en cours. Entre pression énergétique, concurrence américaine et chinoise, inflation réglementaire et mutation technologique, la question n’est plus théorique : l’Europe peut-elle rester une grande puissance compétitive ?

La mondialisation change de nature. Elle n’est plus seulement commerciale, elle est devenue stratégique. Les États-Unis ont déployé des politiques industrielles offensives, à l’image de l’Inflation Reduction Act adopté en 2022, qui a mobilisé près de 370 milliards de dollars en subventions et crédits d’impôt pour attirer capitaux et industries sur le sol américain, même si l’administration Trump a depuis engagé un virage pro-hydrocarbures qui remet partiellement en cause ce dispositif. La Chine, de son côté, poursuit son expansion technologique et industrielle en maîtrisant l’ensemble de ses chaînes de valeur, notamment dans les batteries, les panneaux solaires et les semi-conducteurs. Face à ces deux puissances, l’Union européenne avance avec prudence : les décisions y nécessitent consensus et équilibre entre vingt-sept États membres, une gouvernance qui garantit stabilité et légitimité démocratique, mais qui ralentit parfois la réactivité stratégique. Or, dans un monde fragmenté, la vitesse d’exécution est devenue un avantage compétitif à part entière.

Un triple défi qui s’accumule

La guerre en Ukraine a brutalement mis en lumière la vulnérabilité énergétique du continent. La dépendance au gaz russe a révélé une fragilité structurelle, forçant les États à diversifier leurs approvisionnements et à accélérer la transition vers les renouvelables. Cette transition constitue une opportunité industrielle majeure, mais elle s’accompagne d’un paradoxe persistant : les entreprises européennes supportent des coûts énergétiques sensiblement supérieurs à ceux de leurs concurrentes américaines ou asiatiques. Selon le rapport Draghi, 60 % des entreprises européennes ont déclaré que les prix de l’énergie constituent un obstacle majeur à l’investissement, une asymétrie qui fragilise les secteurs intensifs en énergie, de la chimie à la sidérurgie. À ce défi énergétique s’ajoute celui de la réglementation : entre 2019 et 2024, l’Union européenne a adopté 13 000 actes législatifs, contre 3 500 textes pour le Congrès américain sur la même période. Pour de nombreuses PME et ETI, cette complexité génère des coûts administratifs significatifs qui découragent l’investissement et ralentissent l’innovation. Le défi n’est pas d’abandonner la régulation, mais de la rendre stratégique : réguler pour protéger, oui ; réguler au point d’asphyxier la production, non. Enfin, la pandémie puis les tensions géopolitiques ont mis en évidence la dépendance européenne dans des secteurs critiques, composants électroniques, principes actifs pharmaceutiques, matières premières stratégiques. La réindustrialisation ne se décrète pas : elle suppose une énergie compétitive, une fiscalité attractive, un accès facilité aux capitaux et une formation adaptée aux métiers de demain. La compétitivité européenne dépendra de sa capacité à mobiliser simultanément l’ensemble de ces leviers.

Le décrochage technologique, risque existentiel

L’intelligence artificielle, les biotechnologies, les technologies quantiques et la cybersécurité redessinent la hiérarchie mondiale. Si l’Europe excelle en recherche fondamentale, elle peine à transformer ses innovations en champions industriels globaux. Le rapport Draghi le souligne avec une formule saisissante : au cours des cinquante dernières années, aucune entreprise européenne d’une valeur supérieure à 100 milliards d’euros n’a été créée à partir de rien, et 30 % des licornes européennes ont quitté l’Union depuis 2008, faute de pouvoir se développer sur le continent. Le marché intérieur reste fragmenté : les entreprises innovantes se heurtent à des barrières linguistiques, juridiques et fiscales qui compliquent leur montée en puissance. Créer un véritable marché unique du capital et de l’innovation devient donc une priorité absolue. Sans cela, l’Europe risque de rester un laboratoire d’idées exploitées ailleurs.

L’Europe revendique un modèle singulier, économie sociale de marché, protection des travailleurs, transition écologique ambitieuse, et ce modèle constitue une force identitaire réelle. La compétitivité ne se résume pas au coût du travail : elle englobe l’innovation, la stabilité politique, la qualité des infrastructures, la formation et la sécurité juridique. Sur ces plans, le continent conserve des atouts considérables. Mais le temps joue contre lui. L’écart de PIB entre l’Union européenne et les États-Unis s’est creusé, passant de 15 % en 2002 à 30 % en 2023. Chaque année de retard réduit davantage la marge de manœuvre disponible. Pour les dirigeants d’entreprise, le message est clair : l’environnement européen demeure stable, sophistiqué et porteur d’opportunités, mais il exige anticipation et agilité. Les entreprises capables d’intégrer la transition énergétique, la transformation numérique et l’évolution réglementaire dans leur stratégie tireront leur épingle du jeu. L’Europe n’est pas condamnée au déclassement. Mais elle ne peut plus se contenter d’un leadership moral. La compétitivité est désormais une question de souveraineté et, dans ce nouvel ordre mondial, la souveraineté économique conditionne la capacité d’influence politique.

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