Le 14 juin, vingt mille personnes défilent à Genève à la veille du sommet du G7 à Évian. Trois jours plus tard, le sommet se tient exactement comme prévu, seuls les commerçants genevois et les finances cantonales garderont la trace du cortège.
Vingt mille personnes défilent à Genève le 14 juin, veille du sommet du G7 à Évian. Environ six cents d’entre elles, regroupées en black bloc, se dissimulent dans la foule. Des bâtiments sont pris pour cible, des vitrines bancaires brisées, une voiture brûle. Le cortège est dissous en fin d’après-midi. Et le lundi suivant, le sommet du G7 s’est ouvert exactement comme prévu, sans qu’aucune décision, aucune négociation, aucun communiqué n’ait été influencé d’un iota par cette journée de chaos. C’est ce constat, plus que les images elles-mêmes, qui devrait nourrir la réflexion : à quoi sert encore une manifestation qui n’infléchit rien et dont le seul résultat tangible est la facture qu’elle laisse derrière elle ?
Ce format est probablement à bout de souffle, et les chiffres le confirment au-delà de toute intuition morale. Des chercheurs ont comparé plus de trois cents mouvements de contestation à travers le monde sur plus d’un siècle : à peine un quart des révoltes violentes ont atteint leurs objectifs, contre plus de la moitié des campagnes pacifiques, mais même ce second chiffre s’effondre depuis vingt ans, passant d’environ deux tiers à un peu moins d’un tiers de réussite. Le cortège, le slogan répété, la marche du dimanche après-midi : ce répertoire a fonctionné à une autre époque, contre d’autres pouvoirs, pour d’autres causes, et il ne produit plus grand-chose aujourd’hui, sinon l’occasion, pour quelques centaines d’individus cagoulés, de transformer une cause légitime en spectacle de vitrines brisées, ce qui pose, sans complaisance, la question de la responsabilité. À chaque sommet, le scénario se répète à l’identique : un cortège pacifique sert involontairement de couverture à des groupes violents, qui s’y dissimulent en connaissance de cause, et lorsque la police intervient pour les en extraire, c’est elle qui se retrouve accusée de répression disproportionnée. Cette inversion devient lassante. Les organisateurs et la grande majorité des marcheurs savent, depuis des années, que leurs rangs serviront de paravent aux casseurs ; continuer à descendre dans la rue dans ces conditions, sans mécanisme sérieux pour isoler ou désigner les fauteurs de troubles, revient à accepter une part de responsabilité dans ce qui suit. Il serait plus utile, et plus honnête, que les manifestants se concentrent sur l’assainissement de leurs propres cortèges plutôt que sur la dénonciation systématique des forces de l’ordre, qui n’ont pas créé le problème qu’on leur demande de gérer dans l’urgence et au milieu d’une foule mêlant badauds, militants pacifiques et black blocs.
Pendant ce temps, c’est une ville entière qui paie la note. Dans les jours précédant le sommet, les commerçants du centre-ville genevois ont dû investir entre quatre mille et six mille francs chacun pour faire poser des palissades de bois devant leurs vitrines, une dépense que beaucoup de petits établissements ne pouvaient tout simplement pas assumer. Les cantons concernés évaluent à plusieurs millions de francs le coût du seul dispositif de sécurité, sans compter les fermetures de postes-frontières, les perturbations de transport et l’image renvoyée à des visiteurs internationaux en pleine saison touristique. Cette facture-là ne tombe pas sur les multinationales visées par les slogans : elle tombe sur l’horloger qui protège sa façade classée, sur la boutique de couture qui renonce aux menuisiers parce que le devis est trop élevé, sur le restaurateur dont la terrasse se retrouve coupée du monde pendant trois jours.
L’injustice économique que dénoncent ces cortèges est réelle, personne ne le conteste sérieusement. Mais l’époque a changé, et la grammaire de la contestation n’a pas suivi. Les véritables victoires de ces dernières années se sont jouées ailleurs : dans un tribunal européen qui a condamné un État pour inaction climatique, dans une assemblée générale d’actionnaires où un fonds minoritaire a fait basculer le conseil d’une major pétrolière, dans des outils de démocratie directe que la Suisse possède déjà et qui n’exigent ni palissade ni gaz lacrymogène. Ce sont des terrains exigeants, moins spectaculaires qu’un cortège filmé en direct, mais qui produisent des résultats que vingt ans de marches identiques n’ont jamais obtenus.
Le moment est peut-être venu d’admettre que défiler n’est plus un combat, mais une habitude, et que l’énergie dépensée chaque année devant les mêmes vitrines mériterait d’être réinvestie dans les leviers qui, eux, font réellement bouger les lignes au XXIe siècle.
Retrouvez l’ensemble de nos articles Inside