Le spectre d’un choc pétrolier mondial ressurgit avec une brutalité inédite. Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, déclenchées fin février 2026, et la fermeture consécutive du détroit d’Ormuz par les Gardiens de la Révolution ont provoqué une onde de choc immédiate sur les marchés énergétiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales. Par ce couloir maritime de moins de 55 kilomètres de large transitent environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole, soit quelque 20 millions de barils par jour, et près d’un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Cet événement constitue, selon le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’histoire, une qualification qui, à elle seule, mesure l’ampleur du basculement en cours. Entre le 27 février et le 8 mars, le volume de marchandises transitant par le détroit s’est effondré de près de 98 %, entraînant une flambée des prix sans précédent depuis plusieurs décennies. Le baril de Brent a franchi le seuil symbolique des 100 dollars dès le douzième jour du conflit, soit une hausse de 38 % par rapport à son niveau avant les hostilités, et a atteint un pic à plus de 119 dollars. En cas de prolongation durable, des institutions comme BNP Paribas et KPMG n’excluent pas un baril à 150 dollars, et des responsables saoudiens évoquaient mi-mars un scénario à 180 dollars si les perturbations venaient à s’étendre au-delà d’avril. Au-delà du pétrole, c’est l’ensemble des marchés énergétiques et logistiques qui se trouve déstabilisé : hausse des coûts du transport maritime, explosion des primes d’assurance, tensions sur le GNL en provenance du Qatar, perturbations des flux d’engrais et de matières premières industrielles.
Pour les entreprises suisses, peu dépendantes directement du Golfe Persique mais profondément intégrées à l’économie mondiale, la question n’est pas tant celle de l’exposition directe que celle de la capacité d’adaptation à un choc systémique. À première vue, la Confédération pourrait sembler relativement protégée : les principaux fournisseurs de pétrole de l’Europe sont les États-Unis, la Norvège, le Kazakhstan et la Libye, et le continent ne risque pas de pénurie directe. Mais cette lecture est trompeuse. La Suisse dépend des marchés internationaux de l’énergie, dont les prix sont désormais fixés par la crise, et une hausse durable des cours se traduit mécaniquement par une augmentation des coûts de production, un renchérissement des importations et une pression accrue sur les marges des entreprises helvétiques. Ce choc agit par ailleurs comme un révélateur des vulnérabilités sectorielles : les industries énergivores, chimie, métallurgie, industrie lourde, se trouvent en première ligne ; le transport subit de plein fouet la flambée des carburants, contraint d’absorber des surcoûts ou de les répercuter sur ses clients au risque de comprimer la demande ; les petites et moyennes entreprises, moins capitalisées, disposent de marges de manœuvre réduites et s’avèrent souvent les premières victimes d’un choc inflationniste prolongé. Les services financiers ne sont pas totalement épargnés : la volatilité accrue des marchés et le risque de ralentissement économique global pèsent sur leurs activités, quand bien même leur solidité bilancielle reste un facteur d’atténuation.
Les entreprises suisses ne sont pourtant pas démunies. Plusieurs atouts structurels leur confèrent une capacité de résistance supérieure à celle de nombreuses économies comparables : la Confédération figure régulièrement parmi les plus innovantes au monde, ce qui permet à ses entreprises d’optimiser leurs processus et de réduire leur consommation énergétique ; la succession de crises récentes, pandémie, inflation, guerre en Ukraine, a contraint bon nombre d’acteurs à diversifier leurs fournisseurs et leurs chaînes logistiques ; leur solidité bilancielle, enfin, leur offre une capacité d’absorption des chocs temporaires que peu de leurs concurrentes européennes peuvent revendiquer. Ces adaptations avaient d’ailleurs déjà commencé à transformer le tissu économique helvétique : réduction de la dépendance aux énergies fossiles, investissements dans les renouvelables, relocalisation partielle de certaines chaînes de valeur, et le choc en cours pourrait accélérer ces dynamiques de manière décisive. Si le conflit devait se prolonger, les effets macroéconomiques risquent néanmoins de se cumuler dangereusement : les enquêtes de conjoncture font déjà retentir les sirènes de la stagflation en zone euro, la guerre au Moyen-Orient provoquant une forte hausse des prix tout en étouffant la croissance, tandis que les économistes du FMI préviennent que pour chaque hausse de 10 % du prix du pétrole, l’inflation pourrait augmenter d’environ 0,4 % et la croissance diminuer d’environ 0,2 %.
Le véritable enjeu, pour les dirigeants helvétiques, ne sera pas seulement de résister à la crise, mais de transformer cette contrainte en accélérateur de transition vers des modèles plus sobres, plus diversifiés, moins dépendants des énergies fossiles. Car au-delà de la secousse conjoncturelle, c’est une question de fond qui se pose désormais avec acuité : celle de la sécurité énergétique dans un monde structurellement instable.
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