L’Europe peut encore tout, si elle le décide

14 juin 2026

L’Europe peut encore tout, si elle le décide

Le diagnostic est posé depuis longtemps. Les rapports s’accumulent, les sommets se succèdent, et les engagements restent lettre morte. Face à des États-Unis dominateurs et une Chine qui avance, l’Europe dispose pourtant de tous les atouts pour demeurer une puissance de premier plan. Mais entre la prise de conscience et l’action, un fossé s’est creusé et le temps presse.

En septembre 2024, Mario Draghi remettait à la Commission européenne un rapport de 400 pages au diagnostic sans appel : l’Union accumule un retard préoccupant sur le plan économique et technologique, sa croissance s’essouffle, l’écart avec les grandes puissances se creuse. Le texte a fait sensation. Puis le temps a passé. Selon le décompte de l’European Policy Innovation Council, réalisé en septembre 2025, seulement un peu plus de 11 % des recommandations ciblées avaient commencé à être mises en œuvre, et le retard technologique en est l’illustration la plus criante. Depuis 2017, 70 % des modèles d’intelligence artificielle fondamentaux ont été développés aux États-Unis. En 2021, les entreprises européennes ont investi 270 milliards d’euros de moins que leurs homologues américaines en recherche et innovation. L’Europe s’est spécialisée dans les technologies matures pendant que d’autres construisaient les technologies de rupture, avec une conséquence directe et durable : l’absence de géants européens dans le numérique, les biotechnologies ou l’intelligence artificielle. L’absence d’un véritable marché unique aggrave le phénomène : une startup prometteuse qui veut se développer à l’échelle du continent se heurte à vingt-sept systèmes fiscaux, autant de régimes juridiques, des cultures de financement disparates. Son équivalente californienne dispose d’emblée d’un marché de 340 millions de consommateurs homogènes. Voilà le vrai problème européen : non pas le manque de lucidité, mais l’écart abyssal entre la prise de conscience et l’action.

La question sécuritaire a forcé l’Europe à bouger plus vite, mais sans encore trouver la cohérence qui lui manque. L’UE a augmenté ses dépenses de défense à 343 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 19 % en un an, et en février 2026, le Conseil a activé la clause dérogatoire nationale pour 17 États membres, leur offrant une flexibilité budgétaire supplémentaire pour les dépenses militaires. C’est une rupture réelle avec des décennies de sous-investissement. Mais le mouvement reste mal coordonné : l’Europe augmente fortement ses budgets tout en restant dépendante de fournisseurs hors UE pour 80 % de ses commandes. Dépenser plus en achetant américain n’est pas de l’autonomie stratégique, c’est simplement changer la nature de la dépendance. Ce paradoxe illustre un défi plus large : elle dispose des ressources, des institutions et de l’intelligence collective pour agir, mais continue de fonctionner en ordre dispersé sur les sujets qui exigent précisément une unité de vue et de calendrier. La défense en est l’exemple le plus visible, l’énergie en a été un autre depuis 2022, le numérique en est un troisième, silencieux mais décisif. Pour y remédier, l’Europe n’a pas besoin d’imiter les États-Unis ni de concurrencer la Chine sur son propre terrain. Elle a besoin d’un marché intérieur véritablement unifié dans les services, le capital et l’énergie, le rapport Draghi estime que combler ce retard exigera environ 500 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an, d’une politique industrielle assumée qui protège les secteurs stratégiques sans sombrer dans le protectionnisme, et d’une capacité de décision collective plus rapide, ce qui implique d’accepter que l’unanimité systématique soit un luxe que le monde multipolaire ne lui permet plus. Car l’argument social est décisif : l’Europe ne pourra conserver son modèle de protection et de qualité de vie si elle continue de décliner économiquement, faute de moyens pour le financer. La compétitivité n’est pas une valeur idéologique. C’est la condition de tout le reste.

L’Europe a prouvé, en 2020 avec le plan de relance post-Covid, qu’elle pouvait agir vite et fort lorsque la crise était assez aiguë pour briser les résistances habituelles. Elle a montré, avec la réponse aux sanctions énergétiques russes en 2022, qu’elle savait se mobiliser sous la contrainte, et démontré, avec l’élargissement accéléré à l’Ukraine et la Moldavie, qu’elle pouvait encore incarner un projet politique. Ces éclairs de volonté collective existent, ils sont simplement trop rares, trop réactifs, trop liés à l’urgence pour constituer une stratégie. Le problème de l’Europe n’est pas structurel au sens où il serait irrémédiable : il est culturel et politique. Le continent a intégré la lenteur comme mode de gouvernance, le compromis minimal comme horizon d’ambition, et la souveraineté nationale comme réflexe premier dès que les enjeux deviennent sérieux. Or le monde qui se dessine, bipolaire, instable, technologiquement accéléré, ne laisse plus de place à ce luxe. Les crises ne manquent pourtant pas aujourd’hui pour justifier un sursaut. La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Europe en est capable, elle l’est. Elle est de savoir si ses dirigeants auront le courage d’agir avant la prochaine rupture plutôt qu’à cause d’elle. Un continent qui n’avance que sous la contrainte de l’urgence finit par subir l’histoire plutôt que de la faire. L’Europe a encore le choix. Pour combien de temps encore, nul ne peut le dire.

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