Les conséquences potentielles de l’Industrial Accelerator Act de l’UE sur les infrastructures

25 juin 2026

<strong>Les conséquences potentielles de l’Industrial Accelerator Act de l’UE sur les infrastructures</strong>

Par Baoqi Zhu, Quantitative Research & Multi Asset Solutions, WisdomTree

Le défi industriel de l’Europe

Un nouveau sujet s’impose peu à peu au cœur du débat sur l’industrie européenne. Durant la majeure partie de la décennie écoulée, le débat s’est concentré sur la vitesse à laquelle la région serait capable de se décarboner. Aujourd’hui, de plus en plus de responsables politiques redoutent que l’Europe ne prenne du retard sur les autres grandes économies dans des secteurs jugés stratégiques.

L’un des défis est le déclin à long terme du secteur manufacturier. Selon les chiffres de la Banque mondiale, la valeur ajoutée du secteur manufacturier s’élevait à près de 19,7 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Union européenne en 1991, alors qu’en 2024, elle ne représentait plus que 14,3 %[1]. Bien que l’Europe compte toujours de nombreuses grandes entreprises industrielles, le poids du secteur manufacturier dans l’économie n’a cessé de reculer au fil des années.

Graphique 1 : Part de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans le PIB de l’UE (%) et cible fixée par l’Industrial Accelerator Act

Source : Banque mondiale. Les prévisions ne constituent pas un indicateur de performance future et tout investissement comporte des risques et des incertitudes.

L’investissement constitue un autre point de pression. Selon le rapport Draghi, l’Union européenne devrait mobiliser chaque année entre 750 et 800 milliards d’euros d’investissements additionnels, l’équivalent de 4,4 % à 4,7 % du PIB[2], pour soutenir la productivité, encourager l’innovation et accompagner la transition écologique.

Graphique 2 : Le taux d’investissement productif de l’UE est inférieur à celui des États-Unis.

Source : Document de travail de la BEI 2024/01, « Dynamics of productive investment and gaps between the United States and EU countries ». Productive investment (investissement productif) : formation brute de capital fixe (FBCF) totale, hors construction. Les taux expriment la FBCF productive en proportion de la valeur ajoutée brute, en volumes chaînés 2015, selon les déflateurs nationaux, en moyennes annuelles.

Dans le même temps, l’industrie européenne doit composer avec des coûts énergétiques structurellement supérieurs à ceux de certaines régions concurrentes, notamment dans des secteurs très énergivores tels que l’acier, le ciment ou l’aluminium. La transition énergétique fait aussi émerger de nouvelles inquiétudes quant aux risques de dépendance associés aux chaînes d’approvisionnement extérieures, dans la mesure où des technologies comme les panneaux solaires, les batteries ou encore l’électronique de puissance demeurent largement concentrées hors d’Europe.

Graphique 3 :  Estimation du prix final de l’électricité pour les grands clients industriels des secteurs à forte intensité énergétique, 2019-2024

Source : AIE. Les données historiques sont fournies uniquement à titre d’illustration et ne sont pas indicatives des conditions de marché futures ni des résultats d’investissement.

Les décideurs attachent désormais une attention grandissante à la résilience industrielle ainsi qu’à l’autonomie stratégique. L’Industrial Accelerator Act (IAA) s’inscrit parmi les nouvelles mesures destinées à stimuler la production industrielle nationale, à promouvoir la fabrication à faible émission de carbone, tout en rehaussant la compétitivité du secteur industriel européen.

Ce que vise à accomplir l’Industrial Accelerator Act

La Commission européenne a publié la proposition IAA en mars 2026. Bien qu’il ne s’agisse encore que d’une proposition législative, cela indique qu’un consensus se forme : l’Europe doit renforcer sa base industrielle et réduire ses dépendances stratégiques.

Selon la Commission, le règlement servirait à renforcer la compétitivité ainsi que la résilience du secteur manufacturier européen, en portant une attention particulière à plusieurs secteurs stratégiques. Il contribuerait par ailleurs à la réalisation des objectifs climatiques, au renforcement de la sécurité économique et à la création d’emplois de qualité. Il se donne aussi pour but de porter la part de l’industrie manufacturière à 20 % du PIB de l’UE d’ici à 2035[3].

La loi concerne trois principaux secteurs : les industries à forte intensité énergétique, les technologies zéro émission nette, ainsi que certains segments spécifiques de la chaîne d’approvisionnement automobile. Elle concerne donc non seulement les matériaux traditionnels comme l’acier et le ciment, mais aussi le secteur manufacturier qui sous-tend la transition énergétique européenne, notamment les composants pour les énergies renouvelables, le stockage de l’énergie, l’électronique des réseaux et la mobilité électrique.

La loi comporte quatre principaux instruments. Premièrement, elle met en place des réformes de la commande publique qui renforcent la prise en compte des critères bas carbone et de résilience. Cela inclut notamment l’intégration d’exigences « Made in EU » et bas carbone dans les marchés publics ainsi que dans les dispositifs d’aide publique. Deuxièmement, elle restreint certains investissements directs étrangers majeurs dans des secteurs jugés stratégiques. Troisièmement, elle cherche à faciliter la délivrance des autorisations nécessaires aux projets de production industrielle. Quatrièmement, elle oblige les États membres à identifier des zones destinées à accélérer la production industrielle, afin d’y concentrer des projets industriels stratégiques.

Les secteurs concernés sont étroitement liés à l’économie réelle. La Commission européenne considère que, même si ces secteurs ne constituent qu’une fraction restreinte de la production manufacturière globale de l’UE, leur rôle en tant que fournisseurs clés en amont pour la construction, la mobilité, l’énergie et la défense reste largement prépondérant.

L’IAA joue un rôle clé dans le développement des infrastructures en Europe.

Si l’IAA relève principalement d’une démarche de politique industrielle, elle n’en présente pas moins diverses conséquences majeures pour le secteur des infrastructures en Europe.

1. Matériaux bas carbone : les marchés publics comme signal de la demande

Le lien direct avec les infrastructures s’opère à travers les marchés publics et les matériaux. Dès 2029, les marchés publics portant sur les bâtiments ou infrastructures civiles devront intégrer des seuils minimaux d’acier, de béton ou d’aluminium à faibles émissions de carbone. Selon la proposition, au moins 25 % de l’acier utilisé dans les bâtiments, infrastructures et véhicules concernés doit être bas-carbone. Pour le béton et le mortier, une proportion de 5 % devra être à la fois bas-carbone et d’origine européenne ; quant à l’aluminium, il devra intégrer 25 % de matière bas-carbone et d’origine européenne[4].

Les projets d’infrastructure sont de grands consommateurs d’acier, de ciment, de béton et d’aluminium. Si elle est largement mise en œuvre comme proposé, cette approche pourrait créer un marché plus visible pour les matériaux européens à faible émission de carbone. Cela serait favorable aux producteurs capables de documenter l’intensité carbone et l’origine, ainsi qu’aux entreprises de construction pouvant s’approvisionner efficacement en matériaux conformes. Les producteurs européens et les entreprises du secteur de la construction pourraient être mieux positionnés dans certains domaines, notamment là où des exigences d’origine européenne s’appliquent ou lorsque la production locale permet de satisfaire aux normes d’approvisionnement et d’émissions de carbone.

2. Composantes de l’énergie : consolider la résilience de la chaîne d’approvisionnement

Un autre aspect important porte sur la capacité de production des composants destinés aux infrastructures énergétiques.

Pour les infrastructures énergétiques en Europe, les contraintes pesant sur la chaîne d’approvisionnement constituent de plus en plus un frein à la concrétisation des projets. La capacité de production conditionne aussi bien les composants des énergies renouvelables que les systèmes de stockage d’énergie et l’électronique de réseau.  Le renforcement de la base industrielle nationale serait susceptible d’accroître la résilience et d’atténuer certains risques découlant de la concentration des chaînes d’approvisionnement mondiales.

L’IAA s’intègre aux initiatives européennes plus vastes qui cherchent à renforcer la production locale au sein de ces secteurs stratégiques. Nombre de composants des technologies d’énergie renouvelable continuent d’afficher en Europe des coûts de production plus élevés, alors que les chaînes d’approvisionnement mondiales sont fréquemment concentrées hors du continent. En rendant les signaux de demande plus lisibles et en créant un environnement de développement plus favorable, les responsables politiques cherchent à encourager les sociétés à investir dans les capacités européennes.

3. Sites industriels : de nouvelles capacités nécessitent de nouvelles infrastructures

La législation peut aussi exercer une influence indirecte sur les infrastructures, notamment à travers le développement industriel.

Les sites de production nouvellement créés requièrent des infrastructures de soutien, telles que des connexions électriques, des axes de transport ou encore des réseaux de services publics. Les zones d’accélération industrielle ont pour objectif de favoriser la progression des projets stratégiques, une démarche susceptible de stimuler de nouveaux investissements industriels sur l’ensemble du continent européen.

Conclusion

L’Industrial Accelerator Act vient renforcer le cycle d’investissement dans les infrastructures de la région en y apportant un nouveau levier politique. En liant les marchés publics à la résilience industrielle ainsi qu’à la production locale, la loi serait en mesure de stimuler la demande pour des matériaux de construction bas carbone, des composants énergétiques et l’ensemble des chaînes d’approvisionnement en infrastructures, éléments indispensables pour satisfaire les grandes priorités à long terme de l’Europe. L’effet dépendra de la façon dont la mesure sera finalement appliquée et des tensions commerciales qui pourraient survenir. Une chose demeure cependant : la direction est clairement établie. En Europe, l’infrastructure, l’industrie manufacturière et l’autonomie stratégique tendent à être perçues de plus en plus comme des thématiques d’investissement interdépendantes.

Si l’IAA peut effectivement appuyer certains maillons de la chaîne de valeur industrielle et des infrastructures en Europe, son impact global demeure incertain. La proposition demeure sous réserve du processus législatif de l’UE, et les échéances de mise en œuvre sont susceptibles d’être modifiées. La demande en produits et services d’infrastructures dépend aussi bien de la situation économique que des priorités budgétaires de l’État, des fluctuations des taux d’intérêt, des prix de l’énergie ou encore des dynamiques géopolitiques.

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[1] Source : Banque mondiale

2 Commission européenne, Rapport Draghi sur la compétitivité de l’UE

3 Commission européenne, Industrial Accelerator Act.

4 Commission européenne, Industrial Accelerator Act.

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