La FIFA à l’épreuve du monde

10 mai 2026

<strong>La FIFA à l’épreuve du monde</strong>
Dans un contexte de fractures géopolitiques et de pressions croissantes, l’instance dirigeante du football mondial peut-elle encore tenir son discours de neutralité ?

Le 28 février 2022, quatre jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la FIFA et l’UEFA annonçaient conjointement la suspension de toutes les équipes russes de leurs compétitions. La décision était historique et elle l’est restée, non seulement parce qu’elle a privé la Russie du Mondial qatari, mais parce qu’elle a ouvert une faille dans le discours que l’institution avait défendu pendant des décennies : celui d’un football neutre, au-dessus des conflits, vecteur d’unité entre les peuples. Car exclure une sélection nationale constitue précisément une décision politique, quelles qu’en soient les justifications sécuritaires ou organisationnelles avancées. Pour nombre d’observateurs, ce précédent a changé la nature même des débats sur la gouvernance du football mondial.

La question qui s’est imposée depuis lors est simple, mais inconfortable : la FIFA est-elle réellement neutre, ou ses choix révèlent-ils des arbitrages politiques assumés, voire sélectifs ? Les critiques adressées à l’organisation ne portent pas seulement sur la Russie, elles visent l’impression d’un traitement variable selon les pays, les rapports de force et les intérêts économiques. La Coupe du monde 2022 organisée au Qatar en constitue l’exemple le plus documenté. Dès 2013, Amnesty International publiait un premier rapport dénonçant les conditions de travail des ouvriers migrants sur les chantiers du tournoi ; d’autres ont suivi, relayés par Human Rights Watch et de nombreuses ONG, jusqu’à la veille du coup d’envoi. Malgré ces alertes répétées, la FIFA a constamment défendu l’organisation du tournoi, affirmant que le dialogue par le sport pouvait favoriser des évolutions positives. Cette position n’a pas convaincu tout le monde. Comme le souligne Jean-Baptiste Guégan dans son ouvrage Géopolitique du sport (La Découverte, 2024), « toutes les puissances cherchent à instrumentaliser le sport », qui « fait partie des conflits interétatiques et des stratégies de visibilité des États en quête d’influence ». Dans cette logique, la FIFA n’apparaît plus comme un arbitre neutre, mais comme un acteur contraint de composer avec des intérêts qui dépassent largement le terrain.

L’absence de critères transparents dans les décisions de l’organisation alimente les accusations de double standard. Pourquoi certaines situations conduisent-elles à des sanctions immédiates, tandis que d’autres appellent une posture de prudence prolongée ? La FIFA répond qu’elle agit au cas par cas, en fonction des risques sécuritaires, juridiques et organisationnels. Ses détracteurs y voient surtout le reflet de considérations économiques et les chiffres plaident pour cette lecture : selon son rapport annuel, les revenus de l’organisation ont atteint 7,6 milliards de dollars sur le cycle 2019-2022, portés en grande partie par la Coupe du monde au Qatar. Partenariats internationaux, droits de diffusion télévisée, contrats de sponsoring : dans ce contexte, les choix diplomatiques de la FIFA apparaissent difficilement séparables de ses intérêts financiers. Cette logique a des conséquences qui dépassent les coulisses de la gouvernance, elle rejaillit jusque sur l’accès même aux compétitions. La Coupe du monde est censée réunir des supporters venus de tous les continents ; pourtant, les réalités géopolitiques compliquent de plus en plus cette promesse. Politiques de visas restrictives, sanctions internationales, tensions diplomatiques : les déplacements de certains citoyens sont déjà limités selon leur nationalité. Les interrogations se cristallisent aujourd’hui autour du Mondial 2026, organisé conjointement aux États-Unis, au Canada et au Mexique. À ce jour, aucune interdiction générale n’a été annoncée contre des supporters étrangers, mais plusieurs médias internationaux ont rappelé que certaines nationalités rencontrent des difficultés administratives significatives pour obtenir un visa d’entrée aux États-Unis. La FIFA affirme travailler avec les États hôtes pour garantir l’accès au tournoi au plus grand nombre, mais elle ne contrôle pas leurs politiques migratoires souveraines et cette réalité fragilise durablement le récit d’un football mondial ouvert à tous. Comment défendre une compétition universelle si certains publics risquent d’en être exclus pour des raisons diplomatiques ou administratives ?

Les défenseurs du maintien des grandes compétitions avancent un argument historique : le sport reste l’un des rares espaces où des peuples opposés peuvent encore se rencontrer pacifiquement. Pendant la guerre froide, certaines compétitions ont servi de lieux de contact entre blocs rivaux ; des rencontres sportives ont parfois contribué à ouvrir des canaux diplomatiques informels. Les dirigeants de la FIFA s’appuient régulièrement sur cet héritage pour justifier le maintien des tournois malgré les crises. Gianni Infantino l’a encore répété devant le Conseil de la FIFA : « Si la FIFA n’est pas en mesure de résoudre les problèmes géopolitiques, elle peut et se doit de promouvoir le football partout dans le monde en s’appuyant sur les valeurs fédératrices, éducatives, culturelles et humanitaires qui le caractérisent. » Cette vision est cependant de plus en plus contestée, d’autant que le comportement personnel du président de la FIFA alimente lui-même le doute : en décembre 2025, l’ONG FairSquare a saisi la commission d’éthique de l’organisation, estimant qu’Infantino avait violé son devoir de neutralité en remettant un « prix de la paix de la FIFA » à Donald Trump, à quelques mois du Mondial américain.

La FIFA continue d’affirmer que le football doit rester un espace d’unité dans un monde fragmenté. Plus les crises s’intensifient, plus cette position devient difficile à tenir. Le problème central n’est pas tant de savoir si la Coupe du monde doit être maintenue ou suspendue, il concerne la crédibilité du discours de neutralité que l’institution prétend incarner. Chaque choix de l’institution, quel pays accueille le tournoi, quelle sélection est suspendue, quelle situation est condamnée ou tue, à qui revient une distinction honorifique, est en soi un acte politique. La contradiction est désormais structurelle : une organisation qui ambitionne de transcender les frontières ne peut plus prétendre ignorer les logiques de puissance qui gouvernent le monde dans lequel elle opère.

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