Quatre-vingts ans après la refondation d’un ordre mondial censé nous prémunir contre le règne de la force brute, ce même ordre semble se déliter sous nos yeux. Entre mensonges assumés, droit international relégué au rang d’option et cour de courtisans prêts à tout pour plaire au maître du moment, notre époque porte les traits d’une ère sans foi ni loi, avec des conséquences bien réelles pour ceux qui, en économie comme en politique, ont besoin de prévisibilité pour construire l’avenir.
Il y a des expressions qui, à force d’être répétées, perdent leur tranchant. « Ordre international », « droit des peuples », « communauté internationale » : ces mots ont bercé plusieurs générations, façonné des institutions, inspiré des traités. Ils appartenaient à un monde né des ruines de 1945, un monde qui avait juré, la main sur le cœur, que plus jamais la force brute ne dicterait seule le cours des choses. Quatre-vingts ans plus tard, ce monde vacille sous nos yeux, et il devient de plus en plus difficile de prétendre le contraire.
Nous sommes entrés, sans l’avoir vraiment décidé, dans une période que l’on pourrait qualifier de sans foi ni loi. Non pas que les lois aient disparu des textes ou des chartes ; elles y figurent toujours, soigneusement archivées, citées lors des grandes cérémonies, mais leur autorité réelle s’est érodée. Les puissants, ceux qui disposent de la force économique, militaire ou technologique, semblent avoir compris qu’ils peuvent s’en affranchir sans en payer le prix. Les résolutions restent lettre morte, les traités sont réinterprétés selon les intérêts du moment, les frontières redeviennent négociables à coups de fait accompli. Le droit international, censé être le langage commun des nations, ressemble de plus en plus à un vocabulaire réservé aux faibles, un luxe que seuls les petits pays sont sommés de respecter. Ce qui donne le vertige, ce n’est pas seulement la transgression elle-même, c’est la manière dont elle s’exerce désormais à visage découvert, sans le moindre effort de dissimulation. Autrefois, même les régimes les plus autoritaires prenaient la peine de justifier leurs actes, de les habiller d’un vernis juridique, de convoquer des experts pour légitimer l’illégitime. Aujourd’hui, ce théâtre semble presque superflu. On ment ouvertement, on assume le mensonge, et l’on compte sur la lassitude de l’opinion publique, sur la fragmentation de l’information, sur la vitesse du cycle médiatique pour que rien ne s’imprime durablement. Le mensonge n’est plus honteux ; il est devenu un outil de gouvernance, presque une signature. Et puis il y a cette cour qui entoure les puissants. Ces hommes et ces femmes qui, par ambition, par peur ou par simple confort, ont fait le choix de la complaisance plutôt que celui de la lucidité. On les reconnaît à leur empressement, à leur art consommé de retourner leur veste sans un battement de cils, à leur capacité à applaudir aujourd’hui ce qu’ils condamnaient hier. Leur seule boussole est de plaire au maître du moment. Ce ne sont pas des idéologues, ils n’ont pas de conviction à défendre ; ce sont des courtisans d’un genre nouveau, adaptés à l’ère des réseaux et des allégeances mouvantes. Et c’est peut-être cela, plus encore que la brutalité des puissants eux-mêmes, qui glace le sang : voir combien il se trouve toujours des volontaires pour occuper cette fonction subalterne, combien la servilité reste une ressource humaine inépuisable.
On pourrait se dire que l’histoire est cyclique, que les grandes puissances ont toujours fini par imposer leur loi quand l’occasion se présentait, et que le vingtième siècle, avec ses institutions multilatérales, n’aura été qu’une parenthèse, une anomalie née d’un équilibre de la terreur nucléaire et d’un traumatisme collectif encore frais. Cette lecture a sa part de vérité, mais elle ne doit pas devenir une excuse, un prétexte à la résignation. Ce sont précisément les générations qui ont vécu ces dérèglements sans réagir qui, plus tard, s’étonnent d’en payer le prix. Pour les décideurs économiques, les chefs d’entreprise, les investisseurs qui construisent leurs stratégies sur des horizons de dix ou vingt ans, cette instabilité normative n’est pas un débat abstrait. Elle se traduit concrètement par des chaînes d’approvisionnement fragilisées, des contrats dont la valeur dépend désormais du bon vouloir géopolitique, des partenariats qui peuvent s’effondrer du jour au lendemain sur simple décret. Le monde des affaires, qui a besoin de prévisibilité pour investir et créer de la valeur, se retrouve pris en otage par cette érosion du droit.
Reste une conviction, modeste mais tenace : nommer les choses est déjà une forme de résistance. Refuser l’euphémisme, refuser de s’habituer, continuer d’appeler mensonge ce qui est mensonge et compromission ce qui est compromission. Ce n’est pas grand-chose, mais dans une époque sans foi ni loi, c’est peut-être le dernier territoire qui nous reste encore à défendre.
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