Depuis des années, les investisseurs s’interrogent sur la pertinence du portefeuille traditionnel 60 % actions / 40 % obligations dans les marchés modernes. Les récents mouvements de marché suggèrent toutefois que ces doutes pourraient être prématurés. À mesure que les pressions inflationnistes s’atténuent et que les obligations retrouvent leur rôle de diversification lorsque les actions reculent, les arguments en faveur d’un portefeuille équilibré reprennent discrètement de la vigueur.
Après la Seconde Guerre mondiale, la culture d’investissement était profondément conservatrice. Les fonds de pension et autres investisseurs institutionnels conservaient une grande partie de leur capital en obligations d’État et en liquidités, tandis que les actions étaient largement considérées comme spéculatives et inadaptées aux portefeuilles fiduciaires. Cette vision commence à évoluer en 1952, lorsque Harry Markowitz publie un article fondateur démontrant qu’en combinant des actifs dont les rendements n’évoluent pas de manière synchronisée, il est possible de réduire la volatilité sans sacrifier le rendement : c’est la naissance du principe de diversification. En 1958, James Tobin enrichit cette théorie en intégrant l’actif sans risque. Il montre que tous les investisseurs rationnels devraient détenir le même portefeuille d’actifs risqués, ne différant que par la part de liquidités qu’ils choisissent de conserver.
La dernière pierre de cet édifice est posée en 1964, lorsque William Sharpe publie le Capital Asset Pricing Model (CAPM). Ce modèle démontre que si les investisseurs sont rationnels et partagent les mêmes anticipations, le seul risque qu’il est nécessaire de supporter est celui du marché dans son ensemble, pondéré par sa capitalisation. À cette époque, le marché américain était composé d’environ 60 % d’actions et 40 % d’obligations, donnant naissance au portefeuille équilibré tel que nous le connaissons aujourd’hui.1
Les médias annoncent la fin du portefeuille 60/40 depuis des années. Pourtant, ce portefeuille diversifié, bien qu’en apparence ennuyeux, a la remarquable habitude de survivre à ses détracteurs. Depuis 1969, 2022 est la seule année où les actions américaines et les obligations d’État ont simultanément affiché des performances négatives, une rupture exceptionnellement rare des bénéfices de la diversification. Les événements de la semaine dernière rappellent pourquoi cette stratégie continue de faire ses preuves.2
Les rendements des obligations souveraines ont baissé sur l’ensemble de la courbe la semaine dernière, les bons du Trésor américain affichant une légère surperformance. Ce mouvement a été déclenché par la prise de conscience croissante que le risque géopolitique lié à l’Iran s’estompe. Les négociations progressent : le Trésor américain a notamment accordé une dérogation de 60 jours autorisant la vente de pétrole iranien, une mesure qui pourrait débloquer jusqu’à 60 millions de barils actuellement stockés sur des pétroliers. Par ailleurs, l’offre régionale se redresse : les exportations du Golfe Persique sont revenues à environ 63 % de leur niveau habituel, tandis que le rythme de diminution des stocks mondiaux est passé de 5,5 millions de barils par jour en mai à 1,8 million en juin.3
Ces développements ont fait reculer le prix du pétrole, le West Texas Intermediate (WTI) s’établissant autour de 70 dollars le baril, un niveau considéré comme globalement neutre pour la croissance comme pour l’inflation. Cette réévaluation a donné aux investisseurs la confiance nécessaire pour se défaire des deux craintes qui avaient dominé les positions sur les titres à revenu fixe, à savoir la crainte que le pétrole ne freine l’activité économique tout en faisant simultanément grimper les prix.
L’effet est clairement visible sur la partie courte des courbes des obligations d’État. En décomposant le taux à 2 ans en ses composantes « croissance » et « inflation », on constate que la composante inflation a baissé de plus de 15 points de base (pb) tant aux États-Unis qu’en Allemagne, tandis que la composante croissance a légèrement augmenté (voir le graphique de la semaine). Le message des marchés est sans ambiguïté : le choc énergétique s’estompe, et avec lui, le risque extrême de stagflation.
Une autre bonne nouvelle pour les investisseurs américains en obligations est venue du rapport de mai sur les dépenses de consommation personnelle (PCE), qui s’est révélé plus modéré que prévu. L’indice PCE global n’a augmenté que de 0,4 % sur un mois, contre un consensus de 0,5 %, tandis que le PCE sous-jacent est ressorti conforme aux attentes. Plus important encore, le taux annualisé sur trois mois du PCE sous-jacent est retombé à 3,5 % (contre 3,8 % précédemment). Une analyse plus approfondie des données mensuelles d’inflation sous-jacente a montré que les pressions sur les prix étaient concentrées dans les services, en particulier les frais de gestion de portefeuille et le transport aérien. Ces composantes ont peu de chances de rester aussi élevées à l’avenir, renforçant cette semaine la conviction que les pressions inflationnistes sous-jacentes pourraient être transitoires.4
Le volet « activité » du rapport s’est également révélé favorable. Les revenus des particuliers ont enregistré une forte hausse de 0,7 %, largement supérieure à la prévision consensuelle de 0,4 %, et les dépenses de consommation sont restées solides. La consommation réelle des particuliers a progressé de 0,3 %, rebondissant après la contraction d’avril due à la hausse des prix, les gains se concentrant sur les biens. Les dépenses réelles en biens ont affiché une progression généralisée dans toutes les catégories, avec notamment une reprise notable de la consommation de biens durables.
Toutefois, la même analyse à 5 ans révèle une situation plus nuancée. Une fois encore, les courbes américaine et allemande reflètent toutes deux un apaisement de l’inflation, mais une divergence importante réside dans la composante « croissance ». Aux États-Unis, les investisseurs semblent s’accommoder d’un été désinflationniste (baisse de l’inflation, hausse de la croissance). En Allemagne, en revanche, le tableau est moins favorable ; la composante « croissance » ayant également reculé, la combinaison d’une baisse de l’inflation et d’une croissance en recul est plus souvent associée à des craintes concernant la croissance et/ou à une erreur de politique économique.
Cette divergence peut expliquer les signaux contradictoires envoyés la semaine dernière par les responsables de la Banque centrale européenne (BCE). S’exprimant devant la commission du Parlement européen, Christine Lagarde a adopté un ton mesuré, reconnaissant l’ampleur du choc tout en rejetant l’idée d’un resserrement agressif : « Le choc est trop important pour être ignoré sans mettre en péril notre objectif. Mais nous ne constatons encore aucun signe de désancrage des anticipations d’inflation ni d’effets de second tour qui justifieraient une réponse de politique monétaire plus énergique. » ⁵ Pendant ce temps, Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, a adopté une position nettement différente, estimant que la BCE devra probablement relever davantage les coûts d’emprunt afin de ramener l’inflation sous contrôle.⁶
Quant aux marchés actions, ils ont connu une semaine difficile, l’indice Bloomberg World Large and Mid-Cap ayant chuté de plus de 2 %. À mesure que les risques géopolitiques s’estompaient, les baissiers se sont replongés dans les préoccupations de longue date liées à l’IA : valorisations excessives, perturbations de la concurrence et positions surpondérées. Ces craintes ont frappé le plus durement l’Asie et les États-Unis. Le KOSPI sud-coréen a chuté de 7 %, et aux États-Unis, le Nasdaq a reculé de 4 % sur la semaine. Dans le même temps, les « Magnificent Seven » – dont le nom est pour le moins ironique, du moins pour le mois de juin – affichent désormais une baisse de plus de 12 % par rapport à leur pic de fin mai. L’Europe s’en est sortie à peine mieux, l’Euro Stoxx 50 reculant de plus de 1 %, ce qui suggère que les inquiétudes liées à la croissance, et peut-être les craintes d’une erreur de politique économique, commencent à peser sur le sentiment des investisseurs.
Dans l’ensemble, ce fut une bonne semaine pour les obligations et une semaine difficile pour les actions, un nouveau rappel que le portefeuille 60actions/40obligations, bien que régulièrement déclaré mort, continue de survivre à ceux qui rédigent son éloge funèbre. Alors que nous atteignons le milieu de l’année 2026, les arguments en faveur d’un réexamen de l’allocation aux obligations deviennent de plus en plus difficiles à ignorer. Pour les investisseurs préoccupés par les valorisations de l’IA, les valorisations élevées et les positionnements, ou encore par le ralentissement de la croissance, les obligations ont fait exactement ce pour quoi elles ont été conçues la semaine dernière. Il s’avère que la roue n’avait pas besoin d’être réinventée.
Graphique de la semaine : Baisse des anticipations d’inflation
Source: Bloomberg, as of June 26, 2026. 1. Change in inflation breakeven. 2. Change in real yield. 3. Regime number. Muzinich views and opinions are subject to change. For illustrative purposes only.
References
1. Randy Cohen, « Spectacular Past and Concerning Future: The 60/40 Portfolio, » CAIA Association, June 24, 2023, https://caia.org/blog/2023/06/24/spectacular-past-and-concerning-future-60-40-portfolio.
2.CNBC, “Why the 60/40 portfolio is on track for its worst year ever,” October 3, 2022
3.Goldman Sachs Research, “Oil Tracker: Gulf Flows Recover: Market Fast-Forwards to Future Surplus,” June 24, 2026
4. Bloomberg, “US REACT: Hot Inflation, Spending Data to Keep Fed Cautious,” June 25, 2026
5. Reuters, “ECB’s Lagarde plays down second-round inflation fears,” June 22, 2026
6.Bloomberg, “ECB’s Schnable Sees Need for Further Hiking to Meet 2% Target,” June 24, 2026
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