La dette d’infrastructure en mutation : nouvelle dynamique, exigences accrues

3 juin 2026

<strong>La dette d’infrastructure en mutation : nouvelle dynamique, exigences accrues</strong>

par Matthew Norman, Head of Infrastructure Debt chez Allianz Global Investors

Norman Matthew ©

Le marché de la dette d’infrastructure — c’est‑à‑dire le financement des infrastructures par emprunt — entre actuellement dans une nouvelle phase. Longtemps considérée comme une allocation de niche relativement spécialisée dans les portefeuilles des investisseurs institutionnels, cette classe d’actifs s’impose désormais de plus en plus comme une composante significative. Parallèlement, la complexité augmente — portée par des mégatendances structurelles, la hausse des volumes et une différenciation croissante entre les différents segments du marché.

La dynamique actuelle du marché illustre clairement cette évolution. En 2025, environ 2 300 transactions ont été réalisées dans le monde pour un montant total de plus d’un billion de dollars américains, soit une hausse de plus de 30 % par rapport à l’année précédente. Ces niveaux records reflètent non seulement une forte demande des investisseurs, mais également l’importance structurelle de la dette d’infrastructure en tant qu’outil de financement dans un contexte de besoins d’investissement mondiaux durablement élevés. La multiplication des transactions de grande envergure met particulièrement en évidence la maturité et la profondeur croissantes du marché.

Cette croissance est avant tout alimentée par des tendances structurelles de long terme. Le développement des infrastructures numériques, la transition énergétique ainsi que les investissements, motivés par des considérations géopolitiques, dans des chaînes d’approvisionnement résilientes génèrent un besoin constant de capitaux. L’éventail des projets est donc très large — allant des réseaux électriques et des énergies renouvelables aux infrastructures de données, en passant par les solutions de transport et de logistique.

Le segment des infrastructures numériques offre notamment une image contrastée. D’une part, la demande de capitaux privés demeure solide pour le déploiement de réseaux de fibre optique et le développement de centres de données, notamment dans l’environnement des hyperscalers et des modèles multi-locataires. D’autre part, le marché n’est pas homogène : alors que les États-Unis connaissent actuellement une forte activité sur les projets de datacenters de grande taille, l’Europe est confrontée à des défis structurels liés à la sécurité de l’approvisionnement énergétique, aux procédures d’autorisation et aux raccordements au réseau.

Même au sein de segments spécifiques, une approche sélective est essentielle. Dans le domaine du « Fibre to the Home » (fibre jusqu’à l’abonné), certaines parties du marché sont sous pression. Cela pourrait entraîner à moyen terme des processus de consolidation ainsi que des opportunités de transactions. Nous estimons que ce segment peut convenir aux investisseurs institutionnels à la recherche d’investissements de qualité investment grade, à condition toutefois que les actifs présentent des positions de marché établies et des flux de trésorerie stables.

La situation est tout aussi nuancée dans le domaine de la transition énergétique. Les besoins d’investissement y sont considérables sur l’ensemble de la chaîne de valeur — de la production d’énergie renouvelable aux infrastructures de réseau, jusqu’aux solutions de stockage. La dette d’infrastructure peut y jouer un rôle central, à condition que les projets reposent sur des modèles économiques solides et un cadre réglementaire fiable. Toutefois, la complexité croissante de ces projets exige une analyse rigoureuse des risques, notamment en ce qui concerne les évolutions technologiques et les changements réglementaires.

Au‑delà de ces facteurs structurels, les enjeux géopolitiques gagnent également en importance. La fragmentation croissante des marchés mondiaux et l’accent mis sur la sécurité des approvisionnements entraînent une intensification des investissements dans des infrastructures stratégiques, notamment dans les domaines de l’énergie et de la logistique. Cela ouvre de nouvelles opportunités d’investissement, mais requiert également une compréhension approfondie des risques régionaux et des cadres politiques.

Dans l’ensemble, la dette d’infrastructure peut désormais être considérée comme une classe d’actifs bien établie, mais de plus en plus exigeante. La hausse des volumes de transactions, l’élargissement de la base d’investisseurs ainsi que la diversité croissante des projets plaident en faveur d’une intégration accrue dans les portefeuilles institutionnels. Une expertise sectorielle approfondie et une sélection rigoureuse du crédit restent toutefois des facteurs clés de succès.

Pour les investisseurs, cela signifie concrètement que les allocations standardisées perdent en importance, tandis que l’évaluation différenciée des risques, une structuration disciplinée et une compréhension fine des sous‑marchés deviennent déterminantes. Dans des segments dynamiques tels que les infrastructures numériques ou les projets énergétiques, l’écart entre les investissements performants et moins performants devrait continuer de se creuser.

Les perspectives à long terme demeurent néanmoins globalement positives. Les besoins mondiaux en infrastructures sont élevés et devraient continuer de croître, portés par les objectifs climatiques, la digitalisation et les mutations géopolitiques. La dette d’infrastructure peut jouer un rôle central dans leur financement — à condition que les investisseurs soient capables de maîtriser activement la complexité croissante de ce marché et de saisir les opportunités de manière sélective.

Matthew Norman occupe depuis mars 2026 le poste de responsable de la dette infrastructurelle chez AllianzGI. Avant de rejoindre AllianzGI, il travaillait chez Crédit Agricole CIB, où il a acquis près de 30 ans d’expérience à l’international dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et des marchés privés, notamment dans les domaines du financement structuré, du conseil et des marchés de capitaux. Depuis 2017, il y occupait le poste de responsable mondial des infrastructures ; en 2022, il a également été nommé responsable mondial du conseil en énergie et infrastructures au sein de la division Corporate & Investment Banking de la banque.

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