À travers les siècles, certaines violences collectives ont été associées à des références religieuses, des croisades médiévales aux guerres de religion européennes, présentées au moins en partie comme des combats légitimés par la foi. Pourtant, les historiens s’accordent aujourd’hui sur un point essentiel : ces conflits ne peuvent être réduits à la seule religion. Dans God’s War: A New History of the Crusades, Christopher Tyerman montre que ces expéditions répondaient autant à des logiques politiques et territoriales qu’à des motivations religieuses, la foi servant de langage mobilisateur, capable de fédérer des populations et de légitimer l’engagement. Un mécanisme qui traverse les âges et que l’on retrouve, sous des formes renouvelées, au cœur des conflits contemporains.
La religion est-elle cause ou instrument ? C’est l’une des questions les plus débattues dans les sciences historiques et sociales, et la réponse, à mesure que les recherches progressent, penche résolument vers la seconde hypothèse. Des chercheurs comme Mark Juergensmeyer ont montré que certains acteurs violents utilisent le référentiel religieux pour conférer un sens absolu à leurs actions, la guerre devient alors perçue comme cosmique, opposant le bien au mal, ce qui peut conduire à une radicalisation extrême. Ces dynamiques demeurent cependant minoritaires à l’échelle des grandes traditions : la grande majorité des institutions religieuses, chrétiennes, musulmanes ou juives, condamne explicitement la violence contre les civils et a régulièrement pris position contre les actes commis en son nom. Cette réalité s’impose avec encore plus de force lorsqu’on examine les cas extrêmes : les génocides. La Shoah ou le génocide des Tutsi au Rwanda ne trouvent pas leur origine principale dans des doctrines religieuses : ils reposent avant tout sur des idéologies politiques, raciales ou identitaires. Dans le cas du Rwanda en particulier, les recherches spécialisées établissent clairement que le génocide procède de dynamiques coloniales et ethniques instrumentalisées par le pouvoir politique, la religion n’en constituant pas la cause principale, quand bien même elle était présente dans le tissu social. Affirmer que les génocides sont majoritairement commis « au nom de Dieu » serait donc inexact : les références religieuses peuvent y être convoquées, mais elles s’inscrivent toujours dans des logiques plus larges et, c’est dans ce même esprit qu’il faut lire les formes contemporaines de radicalité, qui relèvent, comme le rappelle le sociologue Olivier Roy, d’une rupture avec les traditions religieuses plutôt que de leur continuité.
Une interrogation plus concrète émerge alors : non pas « qui est Dieu ? », mais qui parle en son nom ? Dans son rapport Journey to Extremism in Africa de 2017, le PNUD établit, à partir d’entretiens menés auprès de près de 500 recrues volontaires dans six pays africains, que les facteurs principaux de basculement vers la violence sont l’exclusion sociale, le manque d’opportunités économiques et les frustrations à l’égard des autorités, la religion intervenant comme cadre narratif, mais rarement comme cause unique. Ce que l’histoire met ainsi en évidence, c’est moins une violence intrinsèque à la religion qu’une instrumentalisation du sacré : des dirigeants, des groupes armés ou des idéologues mobilisent la foi pour légitimer leur pouvoir, renforcer la cohésion d’un groupe ou justifier l’élimination d’un adversaire. La violence se pare alors d’une dimension morale ou divine, ce qui la rend plus difficile à contester pour ceux qui y adhèrent.
Attribuer la violence à Dieu revient en réalité à déplacer la responsabilité, et donc à l’abolir. Nommer Dieu comme auteur, c’est précisément ce que font ceux qui tuent en son nom : une absolution préventive, formulée avant même le premier coup. Les génocides et les guerres impliquent des structures, des organisations, des chaînes de commandement. Ils ne surgissent pas d’une croyance abstraite mais de décisions humaines prises dans des contextes précis, par des hommes qui ont choisi, et qui auraient pu choisir autrement.
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