Malgré l’appréciation du franc et le ralentissement conjoncturel, le marché du travail suisse reste soutenu par des facteurs plus profonds : vieillissement démographique, immigration, formation professionnelle et forte concentration des emplois dans les services.
Le franc fort revient régulièrement dans les conversations sur l’économie suisse. Il pénalise les entreprises exportatrices en renchérissant leurs produits à l’étranger et peut peser sur les marges. Mais réduire la résistance du marché du travail suisse à la seule question monétaire serait trompeur. Les chiffres récents montrent en effet une réalité plus nuancée : en 2025, le taux de chômage enregistré par le SECO s’est établi à 2,8 % en moyenne, contre 2,4 % en 2024, et a progressivement augmenté au cours de l’année pour atteindre 3,0 % en décembre, corrigé des variations saisonnières. Le marché du travail a donc ralenti, sans connaître de rupture comparable à celles observées lors de précédents chocs économiques.
Le premier facteur structurel est démographique : la Suisse vieillit. Fin 2025, la population résidante permanente dépassait 9,1 millions de personnes et, pour la première fois, le pays comptait davantage de personnes âgées de 65 ans ou plus que de moins de 20 ans : respectivement environ 1,81 million et 1,80 million. Cette évolution crée une tension durable : une part croissante de la population quitte le marché du travail alors que les générations entrant dans la vie active sont moins nombreuses. C’est ici qu’intervient l’immigration. Le 22ᵉ rapport de l’Observatoire sur la libre circulation des personnes, publié par le SECO fin juin 2026, souligne que cette immigration reste avant tout liée au marché du travail et dépend en grande partie de la demande des entreprises indigènes : de nombreux postes vacants, notamment dans les branches à forte intensité de connaissances, la santé, l’industrie manufacturière, l’hôtellerie-restauration ou la construction, ne pourraient pas être pourvus sans main-d’œuvre étrangère. Le rapport souligne également que cette immigration vient compléter, et non remplacer, la population active indigène.
Deuxième pilier de cette résistance structurelle : la capacité du système de formation à alimenter le marché du travail. La formation professionnelle duale constitue l’une des caractéristiques du modèle suisse, et le SEFRI en souligne l’étroite articulation avec les besoins des entreprises, les contenus de formation étant régulièrement adaptés aux transformations technologiques et économiques.
Troisième caractéristique enfin : le poids croissant des services dans l’économie suisse, qui modifie la manière dont celle-ci absorbe les chocs et permet de comprendre pourquoi le franc fort, bien qu’important pour certaines branches exportatrices, ne résume pas à lui seul la dynamique de l’emploi. La Suisse possède une économie très diversifiée, industrie, santé, finance, commerce, technologies, services aux entreprises, tourisme ou construction, dont l’exposition au taux de change varie fortement d’un secteur à l’autre.
Le tableau n’est cependant pas celui d’un marché sans fragilité : le chômage au sens du BIT a atteint 5,0 % au quatrième trimestre 2025, contre 4,4 % un an auparavant, tandis que le chômage enregistré par le SECO s’établissait à 2,8 % en moyenne annuelle, deux indicateurs qui ne mesurent pas exactement la même réalité et ne doivent donc pas être confondus.
Le paradoxe suisse apparaît alors clairement : le pays peut connaître simultanément une hausse du chômage, des difficultés de recrutement et une progression de l’emploi. Ces phénomènes ne sont pas contradictoires lorsque les compétences, les régions et les secteurs ne correspondent pas parfaitement.
Le franc reste donc un facteur important, particulièrement pour l’industrie exportatrice. Mais les ressorts de l’emploi suisse sont plus profonds : ils tiennent à la démographie, à la mobilité internationale de la main-d’œuvre, au système de formation et à la transformation continue de l’économie vers les services. À moyen terme, c’est probablement cette combinaison qui déterminera la capacité de la Suisse à maintenir un niveau d’emploi élevé. La question centrale ne sera donc pas seulement celle du cours du franc, mais celle de la capacité du pays à disposer des compétences nécessaires, au bon endroit et au bon moment.
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