Reshoring : l’Europe reconstruit-elle vraiment son industrie ?

29 juillet 2026

<strong>Reshoring : l’Europe reconstruit-elle vraiment son industrie ?</strong>

Semi-conducteurs, batteries, médicaments : la liste des secteurs jugés stratégiques s’allonge, et avec elle les usines qui rouvrent sur le sol européen. Reste à savoir si ce mouvement annonce une vraie reconquête industrielle, ou s’il n’est qu’un ajustement ponctuel dans une mondialisation qui, elle, continue son cours.

Après plusieurs décennies marquées par les délocalisations vers des pays à faibles coûts de production, l’Europe connaît depuis quelques années un mouvement de relocalisation de certaines activités industrielles. Ce phénomène, souvent désigné par les termes de « relocalisation » ou de « reshoring », ne signifie pas un retour massif de toutes les usines disparues, mais plutôt une réorganisation des chaînes de production dans des secteurs jugés stratégiques. La pandémie de Covid-19, les tensions géopolitiques, la guerre en Ukraine et les préoccupations environnementales ont mis en évidence les limites d’une dépendance excessive à l’égard de fournisseurs éloignés, poussant plusieurs entreprises et gouvernements européens à chercher à renforcer leur autonomie industrielle.

Pendant les années 1980 et 1990, de nombreuses entreprises européennes avaient transféré une partie de leur production vers l’Asie ou l’Europe de l’Est afin de réduire leurs coûts de fabrication. Cette stratégie avait permis de proposer des produits à des prix plus compétitifs, mais elle avait également entraîné la fermeture de nombreuses usines en Europe et la perte de centaines de milliers d’emplois industriels, tandis que les chaînes d’approvisionnement se complexifiaient et devenaient fortement dépendantes du transport maritime international. La crise sanitaire de 2020 a constitué un tournant décisif : les perturbations du commerce mondial, les pénuries de composants électroniques, de produits médicaux ou de matières premières ont révélé la fragilité de ces chaînes de valeur mondialisées, forçant plusieurs industries européennes à ralentir, voire à interrompre leur production faute de pièces essentielles. Cette expérience a convaincu de nombreux décideurs qu’une plus grande proximité entre les sites de production et les marchés de consommation pouvait améliorer la sécurité des approvisionnements, une conviction que les tensions géopolitiques sont venues renforcer. La guerre en Ukraine a mis en évidence la dépendance de plusieurs pays européens à certaines ressources énergétiques et à des matières premières critiques, tandis que la concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine a souligné l’importance stratégique de secteurs tels que les semi-conducteurs, les batteries électriques, les équipements médicaux ou les technologies numériques. Face à ces enjeux, l’Union européenne a adopté plusieurs initiatives destinées à renforcer sa souveraineté industrielle et technologique.

Le secteur des semi-conducteurs constitue un exemple particulièrement représentatif de cette dynamique. Ces composants électroniques sont indispensables aux automobiles, aux ordinateurs, aux téléphones ou aux équipements industriels, et les pénuries observées après la pandémie ont montré que l’Europe dépendait largement de producteurs situés en Asie. Pour réduire cette dépendance, l’Union européenne a adopté le European Chips Act, entré en vigueur le 21 septembre 2023, qui vise à soutenir les investissements dans la recherche, la conception et la fabrication de semi-conducteurs sur le territoire européen, avec l’ambition de porter la part de marché mondiale de l’UE d’environ 10 % à 20 % d’ici à 2030.

Le développement de la transition énergétique favorise également le retour de certaines activités industrielles. La fabrication de batteries destinées aux véhicules électriques en offre une illustration concrète : la première gigafactory française, inaugurée en mai 2023 à Billy-Berclau/Douvrin par ACC, coentreprise de Stellantis, Mercedes-Benz et TotalEnergies, a démarré avec une capacité de 13 GWh, appelée à atteindre 40 GWh d’ici 2030, tandis que deux sites additionnels sont prévus en Allemagne et en Italie pour porter la capacité totale du groupe à 120 GWh à cet horizon. Ces investissements répondent à la volonté de sécuriser l’approvisionnement des constructeurs automobiles tout en réduisant les émissions liées au transport des marchandises, et contribuent à la création de nouveaux emplois qualifiés dans les domaines de la chimie, de l’électronique et de l’ingénierie. Plus largement, produire près des consommateurs peut réduire certaines émissions liées au transport international, même si l’impact global dépend du mode de production et des sources d’énergie utilisées ; les réglementations européennes encouragent d’ailleurs l’économie circulaire, le recyclage des matériaux et l’adoption de procédés industriels moins polluants, tandis que les entreprises investissent dans des usines plus automatisées et plus économes en énergie afin de rester compétitives malgré des coûts salariaux plus élevés qu’en Asie. Ce mouvement reste toutefois à relativiser : le retour de l’industrie en Europe ne signifie pas un abandon de la mondialisation. La plupart des entreprises continuent de s’approvisionner à l’échelle internationale et maintiennent des sites de production sur plusieurs continents ; le mouvement actuel correspond ainsi davantage à une diversification des chaînes d’approvisionnement qu’à un rapatriement complet des activités. Les coûts de l’énergie, le manque de main-d’œuvre qualifiée dans certains secteurs, les procédures administratives et les besoins importants en investissements constituent encore des obstacles à une relocalisation plus large, et les experts soulignent d’ailleurs que toutes les industries ne peuvent pas être relocalisées : certaines productions demeurent plus compétitives dans des pays disposant de ressources naturelles spécifiques ou de coûts de fabrication plus faibles. Les entreprises doivent donc trouver un équilibre entre sécurité des approvisionnements, compétitivité économique et exigences environnementales.

Le retour de certaines industries en Europe traduit ainsi une évolution des stratégies industrielles plutôt qu’un renversement complet de la mondialisation. Les crises récentes ont montré l’importance de disposer de capacités de production dans des secteurs essentiels afin de garantir la continuité de l’activité économique. Soutenue par des politiques publiques, des investissements privés et l’innovation technologique, cette dynamique pourrait contribuer à renforcer la résilience de l’économie européenne tout en accompagnant la transition vers une industrie plus durable et plus compétitive.

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