Il y a quelque chose d’étrangement cinématographique dans le monde que nous observons aujourd’hui. Comme dans un vieux film de cow-boy, les rapports de force semblent parfois se résumer à une confrontation entre ceux qui disposent du pouvoir et ceux qui le subissent. Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a ni shérif incontestable, ni héros capable d’arriver au dernier moment pour rétablir l’ordre. Les armes sont nucléaires, les champs de bataille sont désormais aussi numériques qu’économiques, et les conséquences dépassent largement les frontières des États concernés.
Cette impression n’a rien de purement subjectif : elle se lit dans les chiffres. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) recensait, en 2024, quelque 130 conflits armés actifs dans le monde, un nombre qui a plus que doublé en quinze ans. Une vingtaine d’entre eux durent depuis plus de deux décennies, enfermant des générations entières dans des cycles de violence dont elles ne sortent jamais tout à fait. Le CICR souligne par ailleurs que la guerre contemporaine ne se joue plus seulement sur le terrain : elle se déplace vers l’espace numérique, avec un recours croissant aux drones, à l’intelligence artificielle et aux cyberopérations. À cela s’ajoutent des crises particulièrement lourdes, Ukraine, Gaza, Soudan, République démocratique du Congo, Haïti, Myanmar, qui concentrent l’essentiel de l’attention internationale sans épuiser la liste des foyers de violence. Selon les Nations unies, plus d’un quart de l’humanité, soit environ deux milliards de personnes, vit aujourd’hui dans des zones affectées par un conflit ; début 2026, l’ONU estimait que 239 millions de personnes avaient besoin d’une assistance humanitaire, et plus de 122 millions avaient été déplacées de force par la guerre, les persécutions, les catastrophes ou d’autres crises.
Ce qui nourrit peut-être cette impression de « film de cow-boy », c’est surtout le sentiment que les règles communes s’effritent. Le droit international, la souveraineté des États, les conventions censées protéger les civils et les institutions multilatérales sont régulièrement mis à l’épreuve, parfois ouvertement contestés. La présidente de la 80ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, Annalena Baerbock, n’a cessé de le rappeler au fil de son mandat : le coût humain de la guerre en Ukraine continue d’augmenter, et le respect de la Charte des Nations unies ne saurait dépendre de la géographie ou des rapports de force politiques.
Le problème, au fond, est que le système international ne dispose pas d’un véritable « shérif ». L’ONU peut adopter des résolutions, organiser des négociations, imposer certaines sanctions lorsque les États membres lui en donnent les moyens, et coordonner une action humanitaire considérable. Mais elle ne possède aucune force indépendante capable d’imposer systématiquement ses décisions aux grandes puissances et son efficacité dépend presque entièrement de la coopération de ses membres. Cette faiblesse structurelle nourrit le sentiment que les plus puissants peuvent agir avec davantage de liberté que les autres, une impression que deux rapports récents viennent objectiver plutôt que démentir. Le Global Risks Report 2026 du World Economic Forum, fondé sur une enquête menée auprès de plus de 1’300 experts, place la confrontation géoéconomique en tête des risques mondiaux à court terme, suivie des conflits armés interétatiques. Il décrit un système marqué par une fragmentation croissante, où le commerce, la finance et la technologie deviennent eux-mêmes des instruments de puissance. Dans le même temps, Freedom House constate que la liberté dans le monde a reculé pour la vingtième année consécutive en 2025 : 54 pays ont vu se détériorer leurs droits politiques et leurs libertés civiles, contre 35 seulement ayant enregistré une amélioration. Rien de tout cela ne signifie que les démocraties basculent en masse vers l’autoritarisme, ni que tous les pays suivent la même trajectoire, mais la tendance mondiale à la fragilisation des garanties institutionnelles, elle, est désormais mesurable.
Alors, où sont les héros ? Peut-être faut-il justement se méfier de cette attente. Dans le monde réel, il n’existe probablement personne capable de régler seul des problèmes aussi complexes. Le véritable contre-pouvoir est beaucoup plus diffus : des institutions, des juges, des journalistes, des citoyens, des diplomates, des organisations humanitaires, des chercheurs, des associations et des États qui continuent, chacun à leur échelle, à défendre des règles communes. Ce n’est pas spectaculaire. Cela ne ressemble en rien à l’arrivée du héros dans le dernier acte d’un film, mais c’est ainsi, précisément, que fonctionnent les sociétés modernes. Le sentiment d’impuissance est compréhensible lorsque les images de guerre se succèdent et que la loi du plus fort semble l’emporter sur le droit. Pourtant, constater cette réalité ne signifie pas que tout soit joué : en septembre 2026, alors que l’Assemblée générale des Nations unies réunit à nouveau les représentants des 193 États membres, l’existence même de cet espace de dialogue rappelle qu’une autre logique demeure possible, celle de la négociation plutôt que de la force, de la règle plutôt que de l’arbitraire, de la coopération plutôt que de la confrontation permanente
Le monde actuel ressemble parfois à un film de cow-boy. Mais la différence essentielle est peut-être qu’il n’y aura pas de héros solitaire pour venir sauver tout le monde. La question décisive n’est donc pas tant de savoir qui viendra nous sauver que de savoir si les sociétés et les États accepteront encore de construire, ensemble, les règles capables de limiter le pouvoir de ceux qui en disposent le plus. C’est moins spectaculaire qu’un duel au soleil couchant. Mais c’est probablement, pour la suite de notre histoire, bien plus déterminant.
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