Ce n’est plus seulement une question de sécurité des approvisionnements. C’est une question de temps. Entre les infrastructures de contournement qui se multiplient et une demande pétrolière mondiale qui approche de son pic, le détroit le plus surveillé de la planète commence, silencieusement, à perdre de sa puissance.
Pendant des décennies, la question autour du détroit d’Ormuz a toujours été la même : que se passe-t-il si l’Iran le ferme ? C’est la mauvaise question. La bonne est plus radicale, plus dérangeante, et elle commence à s’imposer dans les chancelleries et les salles de marché : que se passe-t-il le jour où le monde n’en a plus besoin ? Entre la péninsule arabique et les côtes iraniennes, ce corridor de 33 kilomètres concentre encore aujourd’hui environ 20 millions de barils par jour, soit près du quart du commerce mondial de pétrole par voie maritime. Depuis un demi-siècle, il est le point de passage obligé de l’économie mondiale, le goulet par lequel transite la prospérité de nations entières. Et pourtant, les premières lézardes dans cette dépendance sont déjà visibles, dans le béton et l’acier. Les Émirats arabes unis ont construit un oléoduc reliant les champs pétroliers de l’intérieur d’Abu Dhabi au port de Fujairah, sur le golfe d’Oman, contournant le détroit par la terre. Capacité actuelle : 1,5 million de barils par jour. Un second oléoduc parallèle est en cours de construction, avec l’ambition de doubler cette capacité d’ici 2027. L’Arabie saoudite dispose de son propre axe Ouest-Est vers la mer Rouge. Ce sont des réponses d’ingénieurs à un problème de géopolitique, et elles fonctionnent, dans une certaine mesure. Mais contourner Ormuz par des tuyaux, c’est aujourd’hui remplacer un fleuve par un ruisseau. Ce que ces infrastructures annoncent, en revanche, c’est une intention : les pays producteurs eux-mêmes ne veulent plus dépendre d’un seul point de passage pour leur survie économique. Et cette intention a une valeur propre, indépendante des barils.
Le vrai contournement, pourtant, ne viendra pas d’un pipeline. Il viendra de la transformation du mix énergétique mondial. Chaque gigawatt solaire installé en Europe, en Chine ou en Inde est un baril de moins à faire transiter par le Golfe. Chaque véhicule électrique qui remplace un moteur thermique réduit mécaniquement la pression sur ce corridor maritime. L’Agence internationale de l’énergie projette que la demande mondiale de pétrole devrait atteindre son pic dans la seconde moitié de cette décennie. Ce pic ne signifie pas la fin du pétrole, les hydrocarbures resteront présents dans le mix mondial bien au-delà de 2030, mais en reflux constant, année après année, à mesure que le monde aura besoin de moins en moins de ce que le détroit transporte, et avec eux, le poids stratégique d’Ormuz.
Ce que cette bascule annonce, au fond, c’est une recomposition profonde des équilibres de puissance. Les monarchies du Golfe le savent mieux que quiconque, et c’est précisément pour cela qu’elles investissent massivement dans le tourisme, la finance, la technologie et les énergies propres, construisant avant que la nécessité ne s’impose les fondations d’une économie qui n’aura plus besoin de vendre du passage. L’Iran, dont la menace de fermer le détroit constitue depuis des décennies le principal levier de pression sur la communauté internationale, verra ce levier se déprécier avec la demande. Les grandes puissances qui maintiennent une présence militaire dans le Golfe au nom de la sécurité des approvisionnements devront redéfinir leur posture régionale. Un monde qui n’aurait plus besoin d’Ormuz serait un monde moins vulnérable aux humeurs d’un régime, moins organisé autour de la protection d’un flux de barils, moins otage d’un corridor de 33 kilomètres. Ce monde-là n’est pas pour demain. Mais il est, pour la première fois, en marche
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