Un monde sans écoute

3 mai 2026

<strong>Un monde sans écoute</strong>
Guerres, fractures sociales, montée des extrêmes : le sentiment d’un basculement mondial

Le bruit des conflits semble désormais permanent. Ukraine, Gaza, Soudan, tensions en mer de Chine méridionale, polarisation politique aux États-Unis et en Europe, montée des discours radicaux sur les réseaux sociaux : partout, le sentiment d’un monde plus instable s’installe. Beaucoup ont l’impression que le dialogue cède progressivement la place à l’affrontement, à la méfiance et à la colère. Une question revient alors avec insistance : vers quel monde allons-nous ?

Cette inquiétude n’est pas uniquement émotionnelle, elle repose sur des faits documentés. Selon le rapport 2024 du SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023, soit la plus forte hausse annuelle depuis 2009 ; dans le même temps, le HCR établit que le nombre de personnes déplacées de force a dépassé 120 millions en 2024, marquant la douzième hausse annuelle consécutive. Ces chiffres traduisent une réalité brutale, mais réduire la situation actuelle à une simple succession de conflits serait insuffisant : ce qui inquiète de nombreux observateurs, c’est aussi l’affaiblissement du dialogue lui-même. Dans de nombreuses démocraties, les débats publics deviennent plus agressifs, les compromis politiques plus difficiles à construire, et sur les réseaux sociaux, les opinions s’affrontent dans des logiques de camps opposés, amplifiées par des algorithmes qui favorisent les contenus émotionnels et polarisants. Une étude publiée dans la revue Science par des chercheurs du MIT montre d’ailleurs que les informations fausses diffusent significativement plus loin, plus vite et plus largement que les informations vraies. Le phénomène contamine aussi les relations internationales : après la chute du Mur de Berlin en 1989, beaucoup pensaient que le monde entrerait dans une ère de coopération élargie, vision qui s’est fragilisée au fil des crises, attentats du 11 septembre, guerres au Moyen-Orient, crise financière de 2008, pandémie de Covid-19, avant que l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 ne marque un tournant décisif. Le dialogue diplomatique continue d’exister, mais il apparaît plus fragile : le Conseil de sécurité de l’ONU est régulièrement paralysé par les rivalités entre grandes puissances, et les mécanismes multilatéraux issus de l’après-guerre peinent à répondre à des crises d’une complexité croissante. Pour autant, parler de « chaos mondial » exige une certaine mesure, les échanges économiques se poursuivent, les coopérations scientifiques demeurent actives, et les grandes puissances évitent jusqu’à présent toute confrontation militaire directe.

Mais le climat général a changé, et une forme de fatigue collective s’installe. La pandémie de Covid-19 a laissé des traces durables, isolement, défiance envers les institutions, inflation et précarité ont alimenté des frustrations profondes et la Suisse elle-même n’est pas épargnée : en mars 2024, l’initiative pour une 13e rente AVS a été acceptée par 58 % des votants, une première dans l’histoire du pays pour une initiative syndicale, révélant une fracture entre les attentes populaires et les positions des élites institutionnelles face à la pression sur le pouvoir d’achat. À l’échelle mondiale, selon le Pew Research Center, les électeurs républicains et démocrates aux États-Unis ont des perceptions du monde de plus en plus divergentes, y compris sur des faits élémentaires, fragmentation qui touche également les relations humaines du quotidien, où celui qui pense différemment est perçu comme un adversaire plutôt qu’un interlocuteur. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans cette évolution sans en être l’unique cause : ils accélèrent la circulation des émotions et favorisent les réactions immédiates, rendant plus difficile le temps long du dialogue et du compromis que le sociologue Hartmut Rosa, professeur à l’université d’Iéna, décrit comme menacé par une « accélération permanente » des sociétés modernes, où les individus perdent progressivement leur capacité à nouer des relations stables avec les autres. La question devient alors incontournable : savons-nous encore écouter ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord ? Le terrain d’entente ne s’érode pas uniquement sous l’effet des guerres ou des crises économiques, il disparaît aussi lorsque chaque débat devient une confrontation morale absolue et que le compromis finit par être perçu comme une faiblesse. L’histoire montre cependant que les périodes de fortes tensions ne conduisent pas inéluctablement à l’effondrement : le XXe siècle a connu deux guerres mondiales et la guerre froide avant de voir émerger des phases de reconstruction et de coopération internationale. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le monde se dirige vers un chaos irréversible, mais rien ne garantit non plus un retour spontané à l’apaisement.

L’avenir dépendra en grande partie de la capacité des sociétés à recréer des espaces de dialogue crédibles : dans la politique, dans les médias, à l’école, sur les plateformes numériques et dans les relations internationales. Cela suppose de réhabiliter une idée devenue parfois impopulaire, celle du compromis. Une démocratie vivante ne fonctionne pas lorsque tout le monde pense la même chose. Elle fonctionne lorsque des personnes aux convictions opposées acceptent malgré tout de chercher un langage commun. La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir vers quel monde nous allons. Elle est aussi de savoir quel monde nous sommes encore capables de construire ensemble.

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