L’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro et la prise de contrôle des réserves pétrolières du Venezuela par les États-Unis marquent un basculement brutal dans l’ordre mondial. Un basculement que beaucoup pressentaient, mais que peu imaginaient aussi frontal, aussi décomplexé. La question n’est plus seulement de savoir si ces actes sont justifiés politiquement ou moralement. La véritable interrogation est plus vertigineuse : comment en est-on arrivé à un monde où la force s’exerce sans détour, sans habillage diplomatique, sans même la prétention de respecter un cadre commun ? Depuis des décennies, le droit international, imparfait et souvent instrumentalisé, servait au moins de façade. Il offrait un langage commun, une grammaire minimale permettant de contenir les excès, de ralentir les conflits, de préserver un semblant d’équilibre. Aujourd’hui, cette façade se fissure. Le plus fort ne cherche plus à convaincre, il impose. Le plus faible ne négocie plus, il subit. Certes, le Venezuela n’est pas un État modèle. La dérive autoritaire du régime, la corruption, l’effondrement économique et humanitaire, la confiscation du pouvoir ont été largement documentés. Mais ce constat, aussi sévère soit-il, ne saurait justifier une méthode qui piétine ouvertement les principes mêmes que les démocraties prétendent défendre. Car ce qui se joue ici dépasse largement le cas vénézuélien. Il s’agit d’un précédent. Et les précédents, en géopolitique, sont rarement anodins. En procédant à l’arrestation d’un chef d’État et à la prise de contrôle directe de ressources stratégiques, les États-Unis envoient un message clair : la souveraineté devient conditionnelle. Elle dépend de l’alignement politique, économique et stratégique. Ce n’est plus le droit qui fonde la légitimité de l’action, mais la capacité à l’imposer. Nous assistons ainsi à un retour inquiétant à une logique de prédation, où les ressources naturelles redeviennent des trophées et les États des terrains de jeu pour les puissances. Cette dérive s’inscrit dans un mouvement global de désinhibition de la force : en Ukraine, au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie. Partout, le droit recule, la puissance avance.
Ce qui rend cette situation particulièrement dangereuse, c’est la normalisation de l’inacceptable. L’indignation s’émousse. Les opinions publiques, saturées de crises, finissent par accepter l’idée que « c’est ainsi que le monde fonctionne ». Or, accepter cela, c’est renoncer à toute ambition collective. C’est admettre que les institutions internationales ne sont plus que des coquilles vides. C’est reconnaître que la loi du plus fort est redevenue la règle, et non l’exception. Il serait naïf de prétendre que le système précédent était juste ou équitable. Les lois internationales étaient souvent contournées, parfois hypocrites. Mais elles existaient. Elles imposaient au moins une limite symbolique, une obligation de justification. Aujourd’hui, même cette mise en scène disparaît. Et c’est précisément ce qui inquiète.
Pour un État de droit, fonctionner de cette manière est une faute morale et stratégique. Car en détruisant les règles, on détruit aussi les garde-fous qui, un jour, pourraient nous protéger nous-mêmes. En légitimant l’arbitraire, on ouvre la voie à un monde instable, imprévisible, où la sécurité n’est plus garantie par le droit mais par la puissance brute. Alors, quelle sera la prochaine étape ? D’autres arrestations ? D’autres saisies de ressources ? D’autres interventions unilatérales justifiées par l’urgence, la morale ou la sécurité ? Le risque est clair : un monde fragmenté, dominé par des blocs antagonistes, où la coopération cède définitivement la place à la confrontation.
Ce qui est en train de partir en fumée, ce n’est pas seulement un ordre mondial. C’est l’idée même qu’un monde régi par des règles, aussi imparfaites soient-elles, est préférable à la loi du plus fort. Et lorsque cette idée disparaît, il ne reste plus que le chaos et le silence gêné de ceux qui, hier encore, prétendaient défendre le droit.
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