Entre tensions géopolitiques, transitions économiques et mutations technologiques, les dirigeants avancent désormais sans boussole stable.
Jamais l’environnement entrepreneurial n’a semblé aussi mouvant. Inflation persistante, remontée brutale des taux d’intérêt, conflits géopolitiques, accélération technologique, pressions réglementaires et climatiques : pour les entrepreneurs, l’incertitude n’est plus une parenthèse conjoncturelle, mais un état durable. Ce qui relevait hier de la gestion de crise est devenu un mode de pilotage permanent.
Depuis la sortie de la pandémie de Covid-19, l’économie mondiale n’a pas retrouvé de trajectoire lisible. Le Fonds monétaire international (FMI), dans ses Perspectives de l’économie mondiale publiées en octobre 2024, évoquait une croissance « stable mais décevante », freinée par des tensions géopolitiques persistantes et un durcissement prolongé des conditions financières. Pour les entreprises, cette instabilité macroéconomique complique les décisions d’investissement, de recrutement et de développement à moyen terme.
La hausse rapide des taux d’intérêt entre 2022 et 2024, menée par les principales banques centrales pour contenir l’inflation, a profondément modifié les équilibres financiers. En Europe comme aux États-Unis, le coût du crédit est resté élevé tout au long de 2024, pesant particulièrement sur les PME et les entreprises en phase de croissance. Selon l’OCDE, dans ses Perspectives économiques de décembre 2024, l’accès au financement demeure l’un des principaux freins à l’investissement productif. À cela s’ajoute une volatilité accrue des marchés de l’énergie et des matières premières : les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont rappelé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, déjà mises à rude épreuve pendant la crise sanitaire. Pour les entreprises suisses exportatrices, cette instabilité se double d’une équation particulière : la force relative du franc suisse et leur positionnement dans les chaînes de valeur mondiales les exposent directement aux soubresauts de l’économie globale, tout en leur conférant une résilience que beaucoup leur envient. Dans ce contexte, la planification à long terme s’est transformée, pour de nombreux entrepreneurs, en exercice de scénarios multiples, souvent révisés trimestre après trimestre. L’horizon stratégique se raccourcit, tandis que la capacité d’adaptation devient plus déterminante que la prévision elle-même.
L’incertitude ne se limite plus aux seuls indicateurs économiques. Le Global Risks Report 2024 du Forum économique mondial classe les risques géopolitiques, climatiques et technologiques parmi les menaces majeures à court et moyen terme pour les organisations. Les dirigeants doivent composer avec des réglementations environnementales plus strictes, des attentes sociétales accrues et une transformation numérique qui avance plus vite que les cadres juridiques. L’intelligence artificielle générative, déjà intégrée dans de nombreux processus métiers, illustre parfaitement ce décalage : ses implications en matière d’emploi, de responsabilité juridique ou de protection des données restent partiellement floues. Les cadres réglementaires européens, comme l’AI Act adopté en 2024, posent des principes mais laissent encore de nombreuses zones d’interprétation. Pour les entrepreneurs, innover tout en restant conformes devient un exercice d’équilibriste, où chaque avancée technologique doit être pesée à l’aune de ses conséquences juridiques et éthiques.
« Nous évoluons dans un environnement où les certitudes d’hier n’ont plus cours, confie un dirigeant romand d’une PME industrielle. Nos clients internationaux révisent leurs commandes chaque mois, nos fournisseurs ajustent leurs prix sans préavis, et nous devons réinventer notre modèle en temps réel. La seule constante, c’est le changement. » Cette réalité vécue par nombre d’entrepreneurs helvétiques illustre un basculement profond : l’agilité n’est plus un avantage compétitif, mais une condition de survie.
Face à cette complexité, le rôle de l’entrepreneur évolue. Il ne s’agit plus seulement d’optimiser la performance, mais de renforcer la résilience. Les dirigeants considèrent désormais la capacité d’adaptation comme un facteur stratégique déterminant face à un environnement en mutation constante. Cela se traduit par des organisations plus agiles, des décisions plus décentralisées et une attention accrue portée aux équipes.
La pénurie de talents dans certains secteurs, combinée à une quête de sens renforcée chez les collaborateurs, oblige les dirigeants à repenser leur leadership. La stabilité ne se décrète plus par des plans quinquennaux, mais se construit par la confiance, la transparence et la capacité à ajuster le cap en temps réel. Le dirigeant d’aujourd’hui doit savoir naviguer à vue tout en maintenant une vision claire de sa destination.
Paradoxalement, l’incertitude devient aussi un terrain d’opportunités. Les entrepreneurs capables de lire les signaux faibles, d’anticiper les ruptures et de tester rapidement de nouveaux modèles peuvent tirer leur épingle du jeu. L’histoire récente montre que de nombreuses innovations majeures sont nées en période de turbulences, à condition d’accepter une part de risque maîtrisé. Cela suppose toutefois un changement culturel profond : accepter que tout ne soit pas prévisible, investir malgré l’absence de garanties et apprendre à décider avec des informations incomplètes. Un défi particulièrement exigeant, mais désormais incontournable pour quiconque ambitionne de construire une entreprise pérenne.
Naviguer dans l’incertitude n’est plus une exception, mais la norme du XXIᵉ siècle entrepreneurial. Pour les dirigeants, la question n’est donc plus de savoir quand la stabilité reviendra, mais comment construire des entreprises capables d’évoluer dans un monde instable. Résilience, agilité et lucidité s’imposent comme les nouvelles boussoles.
Dans ce contexte, la Suisse, avec sa tradition de stabilité institutionnelle et son pragmatisme économique légendaire, dispose d’atouts précieux. Mais ces atouts ne suffiront que si les entrepreneurs helvétiques acceptent de réinventer leurs certitudes et d’embrasser le changement comme une opportunité plutôt qu’une menace. Entreprendre reste un acte de courage, mais aussi, plus que jamais, un exercice de lucidité.