Cette semaine a été tout sauf une traversée tranquille pour les investisseurs. Il ne s’agissait pas d’une tempête à proprement parler, mais plutôt d’une succession de fortes houles se formant sous la surface. Typiques du mois de février, une saisonnalité défavorable et une détérioration des conditions techniques ont conduit les investisseurs à se concentrer sur leur crainte préférée (voir le Graphique de la semaine). Les inquiétudes ont refait surface concernant les dépenses d’investissement technologique (capex) et les conséquences de l’IA sur l’emploi, avec l’apparition de vagues de plus en plus marquées dans le secteur des logiciels.
D’autres investisseurs se sont concentrés sur le prochain président de la Réserve fédérale (Fed), Kevin Warsh, imaginant un monde sans la garantie implicite du « put de la banque centrale ». Des vagues de valorisation ont émergé sur les matières premières et les actifs numériques. Dans le même temps, certains ont été rappelés aux implications du retrait de liquidités par les banques centrales et d’une inflation persistante, après le relèvement des taux directeurs par la Banque de réserve d’Australie. Par ailleurs, l’endettement public – la vague susceptible de dépasser toutes les autres – a continué de s’amplifier, dans un contexte d’incertitude liée aux élections au Japon et en Thaïlande, prévues le 8 février, et d’une tempête politique qui s’intensifie autour du gouvernement britannique.
En Asie, l’actualité marquante est venue d’Inde, où les États-Unis et l’Inde ont conclu un accord commercial réduisant fortement les droits de douane sur les exportations indiennes. Dans le cadre de cet accord, les prélèvements globaux sur les produits indiens passeront de 50 % à 18 %, soit une baisse substantielle pour des secteurs clés tels que le textile, les machines et d’autres produits manufacturés.
Cet accord fait suite à un entretien téléphonique au cours duquel le Premier ministre Narendra Modi a accepté de suspendre les achats de pétrole russe. L’Inde s’engagerait également à réduire à zéro ses barrières tarifaires sur les produits américains, tout en promettant d’acheter pour plus de 500 milliards de dollars américains d’énergie, de technologies et de produits agricoles des États-Unis. Cet accord marque un net apaisement des tensions commerciales et un soutien significatif aux perspectives d’exportation de l’Inde.
En Europe, la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque d’Angleterre ont toutes deux tenu des réunions de politique monétaire, celle de la BCE s’étant avérée relativement calme. Le Conseil des gouverneurs a laissé ses taux directeurs inchangés pour la cinquième réunion consécutive, maintenant le taux de dépôt à 2,00 %. La présidente Christine Lagarde a réitéré son message habituel selon lequel la banque centrale est en « bonne position » tant en matière de taux d’intérêt que d’inflation.
Le principal changement dans la déclaration de la BCE a été une plus grande insistance sur la résilience économique. S’il y a eu une surprise, elle réside dans l’absence de toute référence au récent net ralentissement de l’inflation. L’inflation globale mesurée par l’IPCH (indice des prix à la consommation harmonisé) dans la zone euro a ralenti à 1,7 % en glissement annuel en janvier, contre 2,0 % en décembre, en deçà des prévisions récentes.
Plutôt que de reconnaître cette évolution désinflationniste, la BCE s’est concentrée sur les facteurs favorisant la croissance, notamment le faible taux de chômage, la solidité des bilans du secteur privé, le déploiement progressif des dépenses publiques dans les domaines de la défense et des infrastructures, et les effets favorables persistants des baisses de taux d’intérêt passées. Madame Lagarde a également minimisé la récente appréciation de l’euro, suggérant que les décideurs politiques restent sereins.
Si la zone euro a été un modèle de stabilité, le Royaume-Uni a été tout sauf cela. Cela a tourné au feuilleton. Tout juste sorti du scandale Peter Mandelson, qui a englouti le Premier ministre Keir Starmer et fait chuter sa popularité à un niveau historiquement bas, le gouvernement est désormais confronté à une série de défis politiques croissants dans le cadre des prochaines élections locales. Les parieurs attribuent désormais une probabilité de 68 % à un remplacement de Starmer à la tête du Parti travailliste avant 2027, les députés travaillistes décrivant l’ambiance au sein du parti au pouvoir comme de plus en plus rebelle.
Pour aggraver les malheurs du Parti travailliste, la Banque d’Angleterre a réservé une mauvaise surprise. Le Comité de politique monétaire (MPC) a voté à 5 contre 4 pour maintenir le taux bancaire inchangé à 3,75 %, le gouverneur Andrew Bailey fournissant une fois de plus le vote décisif. Bien que Bailey ait signalé une orientation plus accommodante — indiquant qu’il « devrait y avoir une marge pour une nouvelle baisse du taux directeur cette année » — l’évaluation économique associée a dressé un tableau plus sombre.
Le compte rendu du MPC a souligné une croissance économique atone et un relâchement croissant du marché du travail, notant que les risques haussiers pour l’inflation sont devenus « moins prononcés ». La Banque s’attend à ce que l’inflation revienne à son objectif de 2 % en avril avant de passer en dessous de la cible pendant une grande partie de 2027, y restant environ quatre trimestres. Les perspectives de croissance se sont également nettement détériorées : la Banque a abaissé sa prévision de croissance du PIB pour 2026 à 0,9 % contre 1,2 %, tandis que celle de 2027 a été revue à la baisse, de 1,6 % à 1,5 %. [5] Le marché des swaps de taux d’intérêt au jour le jour anticipe deux baisses de taux de 25 points de base en 2026, la prochaine décision — attendue en avril — affichant désormais une probabilité de 93 %, contre 43 % en début d’année.
Aux États-Unis, la semaine a été marquée par des données économiques clés et une saison de résultats particulièrement chargée. Sur le front macroéconomique, les indices PMI (Purchasing Managers Index) ont été encourageants, les secteurs manufacturiers et des services ayant tous deux dépassé les attentes. L’indice manufacturier est repassé en zone d’expansion, signalant un possible regain d’activité.
Cependant, ce sont les données sur le marché du travail qui ont donné un mauvais signal pour les actifs américains. Selon l’enquête JOLTS (Job Openings and Labor Turnover Survey), le nombre total d’offres d’emploi a chuté bien plus que prévu, diminuant de 386 000 en décembre pour atteindre 6,54 millions, son plus bas niveau depuis 2020. Décembre a marqué le deuxième mois consécutif avec plus de chômeurs que d’offres d’emploi ; le ratio offres d’emploi/chômeurs est tombé à 0,87, plaçant cet indicateur clé de la Fed à son plus bas niveau depuis début 2021. Si les offres ont augmenté dans la construction et l’industrie manufacturière, celles destinées aux travailleurs qualifiés (cols blancs) ont fortement reculé. Le rapport montre que le taux d’offres d’emploi dans la finance est tombé à 2 % en décembre, son niveau le plus bas depuis le lancement de l’enquête il y a 15 ans, et que, dans les services professionnels et aux entreprises, les offres ont atteint leur plus bas niveau depuis avril 2020 — et, hors période initiale de la pandémie, depuis début 2014.
Le cabinet de reclassement Challenger, Gray & Christmas, Inc. a renforcé les inquiétudes croissantes concernant le marché du travail, signalant le plus grand nombre de suppressions d’emplois pour un mois de janvier depuis les profondeurs de la Grande Récession en 2009. Les entreprises ont annoncé 108 435 suppressions de postes le mois dernier, soit une hausse de 118 % par rapport à l’année précédente. Près de la moitié de ces suppressions sont imputables à seulement trois entreprises : Amazon.com Inc., United Parcel Service Inc. et Dow Inc. Amazon prévoit de supprimer 16 000 postes administratifs dans le cadre d’une restructuration, tandis qu’UPS a indiqué vouloir supprimer jusqu’à 30 000 emplois. Le chimiste Dow entend éliminer environ 4 500 postes, et d’autres entreprises, dont Peloton Interactive Inc. et Nike Inc., ont également annoncé des réductions d’effectifs.
Les publications de résultats se déroulent bien : à ce stade, 69,8 % de la capitalisation boursière du S&P 500 a publié ses résultats du quatrième trimestre. Les bénéfices dépassent les estimations de 5,2 % en moyenne, 71 % des entreprises battant les prévisions, et le bénéfice par action (Earning per share) est en voie de progresser de 12,3 %. Cela marquerait le cinquième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres en glissement annuel pour l’indice.
Cependant, les plans de dépenses annoncés lors des conférences de résultats par Amazon et Alphabet ont suscité des inquiétudes chez les investisseurs. L’action d’Amazon.com Inc. a reculé après que l’entreprise a révélé son intention de dépenser 200 milliards de dollars cette année dans les data center, les puces et d’autres équipements, alimentant les craintes que son pari massif sur l’intelligence artificielle (IA) ne soit pas rentable à long terme.
De même, Alphabet Inc. s’apprête à investir davantage en 2026 que sur les trois années précédentes réunies, finançant une expansion sans précédent de centres de données essentiels à ses ambitions en matière d’IA. La maison mère de Google a indiqué que ses dépenses d’investissement pourraient atteindre 185 milliards de dollars cette année, bien au-delà des attentes des analystes, qui tablaient sur 119,5 milliards de dollars, et représentant le double des dépenses de l’an dernier. Au total, Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft devraient investir plus de 600 milliards de dollars en capex cette année, un montant supérieur au PIB de pays comme la Suède, la Norvège ou la Belgique, soulignant l’ampleur vertigineuse de la vague de l’IA et des infrastructures !
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