Mémoire, puissance et justice : le trilemme des dirigeants contemporains

25 janvier 2026

<strong>Mémoire, puissance et justice : le trilemme des dirigeants contemporains</strong>

À l’heure où les rapports de force redessinent l’ordre international, une question s’impose aux dirigeants politiques, économiques et institutionnels : la puissance suffit-elle encore à fonder la légitimité ? Les tensions autour du Groenland, de l’Arctique, de Taïwan, de l’Ukraine ou de certaines régions africaines révèlent une même tentation : celle de considérer que l’intérêt stratégique autorise le contournement des principes proclamés.

Les nations puissantes ont toujours entretenu un rapport ambivalent à la mémoire. Elles s’en réclament lorsqu’elle nourrit le récit national, mais l’écartent lorsqu’elle rappelle des fondations plus troubles. Pourtant, pour un dirigeant, la mémoire n’est pas un fardeau moral : elle est un outil de gouvernance. Elle permet de distinguer ce qui relève de la force nécessaire de ce qui devient domination. Dans le monde contemporain, une inflexion est perceptible. La puissance n’est plus seulement exercée ; elle est assumée comme argument. La capacité militaire, économique ou technologique devient un langage en soi. Il ne s’agit plus tant de convaincre que de rendre toute opposition irréaliste. Cette logique, observable de l’Indo-Pacifique aux routes énergétiques arctiques, fragilise le socle même du multilatéralisme.

La puissance comme langage : une mutation dangereuse

Pour les dirigeants, le risque n’est pas abstrait. Une gouvernance fondée exclusivement sur la puissance produit à court terme une stabilité apparente, mais à moyen terme une instabilité structurelle. L’invasion de l’Irak en 2003, justifiée par des impératifs de sécurité nationale, a déstabilisé durablement le Moyen-Orient et coûté des milliers de milliards aux économies occidentales. L’histoire économique et politique montre que les ordres bâtis sur le seul rapport de force finissent toujours par générer des coûts considérables : conflits prolongés, ruptures commerciales, crises de confiance, fragmentation des alliances.

La mémoire collective rappelle une vérité souvent inconfortable : les États qui se présentent aujourd’hui comme des bastions de démocratie et de souveraineté se sont parfois construits par la dépossession d’autres peuples. Ce constat n’a pas vocation à nourrir une culpabilité stérile, mais à imposer une exigence de cohérence. On ne peut durablement défendre la souveraineté comme principe universel et la relativiser lorsqu’elle devient contraignante. Pour les décideurs, la question n’est donc pas morale au sens abstrait, elle est stratégique. Une justice appliquée à géométrie variable mine la crédibilité des institutions, affaiblit la parole publique et nourrit les radicalités. Lorsqu’un État invoque le droit pour lui-même et la force pour les autres, il contribue à l’érosion des règles qui, tôt ou tard, le protégeaient aussi.

Justice et stabilité : un calcul stratégique, non moral

La puissance sans mémoire devient sourde. Elle cesse d’évaluer les conséquences systémiques de ses actes. Elle confond leadership et domination, sécurité et contrôle, efficacité et brutalité. À long terme, cette confusion se paie cher, y compris pour les acteurs économiques qui opèrent dans des environnements devenus imprévisibles. La justice, dans ce contexte, ne peut être un slogan. Elle est un facteur de stabilité. Elle crée de la confiance, condition indispensable aux échanges, aux investissements et à la coopération. Lorsqu’elle disparaît, le monde ne devient pas plus réaliste ; il devient plus risqué.

Pour les dirigeants d’aujourd’hui, la véritable responsabilité consiste à accepter une contrainte essentielle : les valeurs ne valent que si elles s’appliquent aussi à ceux qui les proclament. Défendre la démocratie implique d’en accepter les limites. Défendre la souveraineté suppose de reconnaître celle des autres. Défendre l’ordre international exige de résister à la tentation du fait accompli. La mémoire n’est pas un frein à l’action. Elle est ce qui empêche la puissance de se transformer en aveuglement. Dans un monde instable, ce ne sont pas les États les plus forts qui l’emportent durablement, mais ceux qui savent allier puissance, cohérence et justice. Ce test de lucidité se pose aujourd’hui avec une acuité particulière : les décisions prises dans les cinq prochaines années détermineront si le XXIe siècle sera celui d’un ordre fondé sur des règles partagées ou celui d’une fragmentation irréversible.

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