Par Dario De Simio, responsable de l’entité juridique suisse et responsable des activités institutionnelles pour la Suisse, State Street Investment Management
Les marchés financiers reposent sur des anticipations. Les prévisions, les valorisations et les allocations de portefeuille ont tendance à se regrouper autour d’un « scénario de base », c’est-à-dire le scénario que les investisseurs jugent collectivement le plus probable. Pourtant, l’histoire montre que les marchés suivent rarement la voie la plus confortable. Au contraire, ils sont souvent influencés par des événements qui échappent au consensus : ils ne sont pas totalement imprévisibles, mais leur incidence n’est pas suffisamment prise en compte dans les prix. Il s’agit des « cygnes gris », des événements peu probables mais susceptibles d’avoir un impact important sur les marchés.
À l’horizon 2026, plusieurs scénarios de ce type méritent une attention particulière. Il ne s’agit pas de prédictions, mais plutôt de tests de résistance pour les hypothèses dominantes et d’un rappel que la résilience est tout aussi importante que le rendement.
L’intelligence artificielle est devenue l’un des thèmes d’investissement dominants de la décennie. Les marchés actions, en particulier dans le secteur technologique, reflètent de plus en plus les attentes d’une augmentation soutenue de la productivité et d’une forte monétisation. Cependant, le développement de l’IA n’est pas garanti. Les contraintes liées à l’approvisionnement en semi-conducteurs, à la disponibilité de l’énergie et à la surveillance réglementaire pourraient ralentir considérablement son adoption.
Si l’élan de l’IA venait à décevoir, les marchés pourraient être contraints de réévaluer leurs prévisions de croissance et leurs multiples de valorisation. Les entreprises dont le cours repose sur une exécution sans faille pourraient être particulièrement vulnérables, tandis que les investisseurs pourraient redécouvrir la valeur de la diversification au-delà d’un groupe restreint de bénéficiaires de l’IA.
La Chine a longtemps été caractérisée par une croissance tirée par les exportations. Une évolution vers une consommation intérieure plus forte, potentiellement soutenue par une monnaie plus ferme, marquerait un changement significatif dans le paysage économique mondial. Un tel revirement pourrait stimuler la demande de matières premières, soutenir les partenaires commerciaux mondiaux et créer de nouvelles opportunités pour les multinationales orientées vers les consommateurs.
Ce scénario remet en question la perception bien ancrée de la Chine comme un moteur principalement manufacturier. Pour les investisseurs, cela nécessiterait une réévaluation de l’exposition aux marchés émergents, des hypothèses monétaires et des moteurs de la demande mondiale.
Un autre cygne gris réside dans la politique commerciale. Une intégration économique plus profonde au sein de l’Amérique du Nord pourrait remodeler les chaînes d’approvisionnement et les flux d’investissement. Une autosuffisance régionale accrue pourrait renforcer l’industrie manufacturière, l’énergie et les infrastructures nationales, mais elle pourrait également affaiblir les liens commerciaux mondiaux.
Pour les marchés, cela aurait des effets inégaux : des gagnants régionaux côtoieraient des perdants mondiaux. Les investisseurs devraient distinguer soigneusement les secteurs et les entreprises susceptibles de bénéficier de la relocalisation et ceux exposés au déclin du commerce transfrontalier.
On suppose souvent que les marchés énergétiques restent relativement stables. Pourtant, les tensions géopolitiques, les perturbations de l’approvisionnement ou une demande plus forte que prévu pourraient faire grimper les prix du pétrole. Un prix du pétrole approchant les 100 dollars américains aurait des conséquences inflationnistes immédiates, mettant les consommateurs sous pression et compliquant la politique des banques centrales.
Une telle évolution pourrait raviver les craintes inflationnistes alors même que les marchés s’attendent à un assouplissement monétaire, entraînant une nouvelle volatilité des actions et des obligations.
Certains cygnes gris opèrent sous la surface. Un dénouement rapide des opérations de carry trade sur le yen, déclenché par une normalisation plus rapide que prévu de la politique monétaire au Japon, pourrait provoquer des ondes de choc sur les marchés des devises, des actions et des obligations. De même, le regain d’inquiétudes concernant la viabilité de la dette souveraine pourrait déclencher une réévaluation soudaine des obligations d’État, resserrant les conditions financières à l’échelle mondiale.
Aucun de ces scénarios ne représente l’issue la plus probable. Mais les marchés ne sont pas guidés uniquement par la probabilité, ils sont guidés par la surprise. L’objectif de la prise en compte des cygnes gris n’est pas de prévoir une crise, mais d’améliorer la préparation.
La diversification, l’analyse de scénarios et l’allocation d’actifs flexible sont des outils essentiels dans un monde de plus en plus complexe. À l’approche de 2026, les investisseurs pourraient se rendre compte que les risques les plus importants ne sont pas ceux qui font la une des journaux aujourd’hui, mais ceux qui se cachent discrètement en marge du consensus. Il peut être confortable de les ignorer. Mais s’y préparer pourrait s’avérer décisif.