Il ne se passe plus une semaine sans que l’actualité ne soit marquée par un déferlement de tensions : affrontements de rue, polémiques politiques, violences verbales sur les réseaux sociaux, radicalisation des discours. La violence semble partout. Pourtant, elle ne surgit pas du néant. Elle prospère dans un terreau bien précis : l’effondrement du dialogue. Car la violence commence rarement par un coup. Elle débute par une parole coupée, un argument méprisé, une écoute refusée. Elle s’installe lorsque l’autre n’est plus perçu comme un interlocuteur mais comme un adversaire à abattre, lorsque la contradiction devient une agression, lorsque la nuance disparaît au profit du slogan.
Le philosophe Jürgen Habermas défendait, dès 1962 dans L’Espace public, l’idée d’une sphère politique fondée sur la discussion rationnelle, où les citoyens construisent collectivement le sens par l’échange argumenté. Cette vision paraît aujourd’hui presque naïve. L’espace public contemporain fonctionne à l’inverse : accélération permanente, polarisation, mise en scène de l’affrontement. Les plateaux télévisés privilégient le choc à la complexité, les réseaux sociaux récompensent l’indignation plutôt que la réflexion, et l’algorithme valorise l’émotion, non l’argument. Le résultat est prévisible : nous ne débattons plus pour comprendre, mais pour gagner. L’autre n’est plus une source d’enrichissement intellectuel mais un obstacle à neutraliser, et la société se fragmente en tribus idéologiques étanches, chacune persuadée de détenir la vérité morale. Cette même mécanique traverse les organisations. Dans les entreprises où le dialogue disparaît, émergent tensions internes, conflits larvés, épuisement professionnel et départs massifs. Un leadership qui confond fermeté et intimidation peut produire des résultats à court terme, mais il instille une violence structurelle qui finit par miner la cohésion. La parole descend, mais ne remonte plus. Le silence devient une stratégie de survie, et avec lui s’accumulent des frustrations qui cherchent, tôt ou tard, d’autres voies d’expression.
Ce phénomène ne resterait qu’un fait culturel s’il ne trouvait pas un écho au sommet des institutions. Or, nos dirigeants, politiques comme économiques, contribuent parfois consciemment à cette brutalisation du discours. La parole s’est durcie. L’outrance est devenue stratégie. La petite phrase assassine circule plus vite qu’un programme de fond, et la confrontation permanente permet de mobiliser les bases, de simplifier les enjeux, de polariser l’opinion. Hannah Arendt écrivait en 1972, dans Du mensonge à la violence, que la violence apparaît précisément lorsque le pouvoir s’affaiblit, là où l’autorité légitime est solide, la contrainte est inutile. À l’inverse, lorsque la confiance dans les institutions s’érode, la tentation est grande de compenser par la force du ton, la dramatisation, la désignation d’ennemis. La violence rhétorique devient alors un substitut à la perte de crédibilité. Le problème n’est donc pas le désaccord, il est vital en démocratie. Le problème est l’impossibilité d’en accepter l’existence.
Un dirigeant ne se contente pas d’administrer : il donne le ton, il façonne une culture. Lorsqu’il choisit l’humiliation plutôt que l’argumentation, l’ironie méprisante plutôt que la pédagogie, il installe une norme qui descend dans toute l’organisation ou la société qu’il gouverne. À l’inverse, lorsqu’il accepte la contradiction, reconnaît ses erreurs et nuance ses positions, il restaure la possibilité du dialogue et, avec elle, la confiance. Écouter suppose d’accepter que l’autre détienne une part de vérité. Cela exige du temps, de l’humilité et une certaine stabilité intérieure. Or, notre époque valorise l’instantanéité, la performance et la réaction rapide. L’écoute est lente. Elle n’est pas spectaculaire. Elle ne produit pas de viralité. Mais une organisation, ou une société, qui y renonce prépare le terrain à des formes de rupture bien plus coûteuses.
Réhabiliter le dialogue ne signifie pas édulcorer les conflits, cela implique d’en accepter la complexité. Cela suppose de recréer des espaces où l’on peut débattre sans se disqualifier mutuellement, d’exiger des médias qu’ils privilégient l’analyse au spectacle, et des citoyens qu’ils résistent à la tentation du réflexe immédiat. Il est plus facile de crier que d’écouter, plus simple de caricaturer que de comprendre, plus rentable politiquement de diviser que de rassembler. Mais lorsque la parole ne circule plus, le ressentiment s’accumule, et le ressentiment, lorsqu’il n’est pas canalisé par le dialogue, finit toujours par chercher une issue. La véritable force d’une démocratie, comme celle d’une organisation, ne se mesure pas à l’intensité de ses affrontements, mais à sa capacité à organiser le désaccord sans sombrer dans la destruction mutuelle. Il est encore temps de réapprendre à écouter, mais cela exige du courage : celui de ralentir, de nuancer, et parfois de reconnaître que l’on ne détient pas seul la vérité. Dans un monde saturé de bruit, l’écoute est devenue un acte de responsabilité. Peut-être même, aujourd’hui, un acte de résistance.