Equans, un dilemme politique, un brûlot social et un casse-tête économique

17 novembre 2021

Equans, un dilemme politique, un brûlot social et un casse-tête économique

La vente par le géant de l’énergie Engie de ses activités de services multitechniques réunies dans la société Equans est une opération à haut risque sur les plans économique, social et politique. Et si elle n’est pas bien gérée, elle pourrait bien exploser en pleine campagne présidentielle…

La vente d’Equans est incontestablement un dossier compliqué. Pour se recentrer sur les énergies renouvelables et ses activités d’infrastructures, Engie a décidé de se séparer de ses activités de services multitechniques (Ineo, Axima, etc.), regroupées sous l’entité Equans, créée en juin dernier. Trois candidats au rachat de l’entreprise restent à ce jour en piste : deux industriels français, Bouygues et Eiffage, et un fonds d’investissement américain, Bain Capital.

La taille de l’entreprise (plus de 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires), ses effectifs (74.000 salariés dont 27.000 en France), ses activités internationales (avec une présence dans 17 pays et notamment aux Etats-Unis), ainsi que le montant estimé de la transaction (autour de 6 milliards d’euros), font de ce rachat une opération complexe sur le plan économique.

Ni Eiffage ni Bouygues n’a réalisé jusqu’ici une acquisition de cette envergure. En rachetant Equans, Eiffage, par exemple, doublerait de taille. Quant au groupe Bouygues, le chiffre d’affaires de son pôle Energies & Services est aujourd’hui trois fois moindre que celui d’Equans. Aucun de ces deux groupes industriels n’a jamais non plus piloté une activité aussi étendue à l’international, ni n’a de forte présence aux Etats-Unis, un marché clé pour Equans.

L’opération sera d’autant plus compliquée si le repreneur choisi est un industriel, du fait du chevauchement de bon nombre d’activités : des choix entre les entités qui seront conservées et celles qui seront cédées devront être faits. D’autant que les autorités de la concurrence française et européenne vont fatalement imposer des cessions sur certains marchés pour éviter toute position dominante.

Des problèmes de concurrence et de position dominante

Dans le cas de Bouygues, par exemple, les risques en termes de concurrence seraient particulièrement élevés. Le groupe pourrait d’abord être contraint par les procédures de contrôle des concentrations de céder des activités d’Equans ou de Bouygues Energies & Services, qui évoluent sensiblement sur les mêmes marchés des services multi-techniques. Ineo (Equans) et Colas Rail (Bouygues) sont aussi directement concurrents dans le secteur des infrastructures de transport, et en cas de fusion, le nouvel ensemble détiendrait plus de 30 % des marchés français et européen des infrastructures ferroviaires. La commission européenne pourrait donc, là aussi, imposer des cessions.

Le dossier risque donc de bouleverser en plus le paysage des grands chantiers et grands projets Français du « BTP élargi », que ce soit Bouygues ou Eiffage qui remporte la mise. Equans détient en effet tout un portefeuille de clients et de contrats, aussi bien avec des administrations (comme la Société du Grand Paris par exemple), qu’avec des concurrents de Bouygues ou Eiffage. Quid de l’avenir de ces contrats une fois Equans absorbé par un repreneur industriel ? Sous administration de Bouygues ou d’Eiffage, le périmètre d’activité d’Equans risque d’évoluer drastiquement à très court terme, avec vraisemblablement un impact négatif sur les résultats. Bouygues est par exemple un prestataire d’EDF dans la construction des réacteurs nucléaires EPR, au même titres qu’Engie Solutions, passée sous bannière Equans. EDF pourrait être tenté de revoir ces contrats pour ne pas dépendre d’un seul prestataire sur une part aussi considérable des chantiers. Les promesses de sauvegarde de l’emploi risquent d’être plus dures à tenir pour les repreneurs dans ces conditions.

Des emplois menacés par milliers

Outre ces dangers liés aux procédures de contrôle des autorités de la concurrence et à la perte de clients importants, la logique même d’une opération de reprise par un industriel, à savoir racheter un concurrent pour gagner des parts de marchés, développer des synergies et faire des économies d’échelle, fait également craindre aux salariés et aux syndicats d’Equans – mais aussi à ceux de Bouygues ou d’Eiffage – de forts risques pour la pérennité de milliers d’emplois. Qu’adviendra-t-il en particulier des nombreuses activités devenues redondantes entre elles au sein de certaines implantations géographiques ou dans les fonctions support ? De quelles économies d’échelle parle-t-on quand on rachète un Groupe déjà numéro deux mondial ?

Le Comité d’Entreprise Européen d’Engie, qui a d’ailleurs auditionné les différents candidats au rachat les 7 et 8 octobre derniers, ne cache pas ses inquiétudes concernant les « conséquences pour le personnel, en termes d’implantation géographique, de poursuite d’activités, de niveau d’effectifs ou d’ambition sociale ». Dans le cas d’un repreneur industriel, « comme trop d’activités similaires se chevauchent, la crainte d’assister à des restructurations sans précédent, susceptibles de se traduire par des licenciements, est grande », estime ainsi lucidement la CFE CGC.

Ces inquiétudes des salariés d’Equans sont d’ailleurs partagées par ceux des éventuels repreneurs industriels, qui craignent également d’être sacrifiés sur l’autel de cette absorption. Les syndicats expriment également de sérieux doutes sur la volonté et sur la capacité de Bouygues ou d’Eiffage de maintenir et de développer la forte internationalisation d’Equans et ses implantations dans 17 pays, tout particulièrement aux Etats-Unis, marché complexe sur lequel les deux industriels tricolores ont peu d’expérience et peu de velléités de développement en l’état.

Un dossier très politique

L’enjeu social est donc au cœur de ce dossier, mais il est également très sensible sur le plan politique, calendrier électoral oblige. Principal actionnaire du groupe Engie avec 23,64 % du capital et 33,44 % des droits de vote, l’Etat est en effet en première ligne… Et le dossier est suivi de très près par le ministère de l’Economie mais aussi par l’Elysée, à quelques mois de l’élection présidentielle.

Le scénario d’une vente qui traînerait en longueur, avec un blocage des autorités de la concurrence et une forte mobilisation syndicale contre les risques sociaux, tout au long de la campagne présidentielle, ne serait assurément pas du meilleur effet pour le bilan de l’actuel locataire de l’Elysée. D’où la volonté de boucler le dossier d’ici la fin de l’année, ce qui semble un vœux pieu !

Le pouvoir doit également faire face à un véritable dilemme politique. La vente d’Equans à un fonds d’investissement, certes de droit européen et en euros, mais d’origine anglo-saxonne, ferait assurément grincer quelques dents : le pouvoir serait à nouveau accusé de façon prévisible de vendre les « bijoux de famille ». Mais Bain Capital est un acteur expérimenté dans ce type d’opérations, qui a clairement l’objectif de développer Equans en gardant Engie et sans doute d’autres financiers français au tour de table afin, à horizon 2025, de l’introduire à la Bourse de Paris en empochant ses bénéfices. C’est aussi pour l’instant l’équipe (française) qui va le plus loin dans ses engagements en matière de maintien des emplois et des activités. On peut trouver cela regrettable, mais la vente à un industriel français ne présente pas factuellement le même niveau de garanties en l’état, et aucun fond français n’est aujourd’hui capable de réaliser une opération d’un tel montant.

La vente à un industriel serait en effet, on l’a vu, beaucoup plus complexe sur le plan économique et beaucoup plus risquée sur le plan social. Mais elle serait aussi très délicate à gérer sur le plan politique si Bouygues était finalement choisi, compte tenu de la proximité affichée entre Emmanuel Macron et Martin Bouygues. La CFDT a déjà mis la pression en affirmant qu’elle « ne saurait cautionner aucune décision dictée par un quelconque intérêt politique à l’aube des élections présidentielles de mai prochain, ni par des relations privilégiées entre grands de ce monde comme, entre autres et selon la presse, la proximité entre le Président Macron et Martin Bouygues ». Une proximité déjà évoquée par les médias dans le cadre du rachat controversé de M6 par le groupe Bouygues (TF1). Et même si l’Elysée n’intervenait pas directement dans ce dossier, il pourrait difficilement empêcher les soupçons d’une intervention en coulisses… Politiquement, sur le dossier Equans, il n’y a – presque – que des coups à prendre pour le président sortant.

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