« Whatever suits your purpose. » En 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a été bloqué à plusieurs reprises par des vétos croisés sur des résolutions humanitaires, chaque camp invoquant les mêmes principes pour justifier des positions opposées. Cette scène, répétée depuis des décennies, résume une réalité troublante des relations internationales : les droits de l’homme sont souvent invoqués lorsqu’ils servent un intérêt politique… et ignorés dès qu’ils deviennent contraignants. Cette contradiction n’est pas nouvelle, mais elle interroge de plus en plus la crédibilité du système international censé défendre ces principes universels.
Depuis l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, les États affirment publiquement leur attachement aux libertés fondamentales. Le texte proclame que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Pourtant, plus de soixante-quinze ans après son adoption, l’écart entre le discours et la réalité demeure frappant : de nombreux gouvernements dénoncent les violations des droits fondamentaux chez leurs adversaires, tout en minimisant celles qui se produisent sur leur propre territoire. Les exemples abondent, et aucune région du monde n’en est exempt.
Les États occidentaux critiquent la situation des libertés publiques en Chine, notamment concernant la surveillance numérique ou le traitement de la minorité ouïghoure au Xinjiang. Dans le même temps, Washington se présente comme défenseur des droits fondamentaux à l’échelle mondiale, mais est mis en cause pour son système carcéral, les violences policières ou encore les conditions imposées aux migrants à la frontière méxicaine. Des organisations comme Human Rights Watch ou Amnesty International soulignent ces contradictions dans leurs rapports annuels. La situation est analogue ailleurs : la Russie accuse l’Occident de deux poids deux mesures, tout en étant elle-même accusée de répression politique et de restriction des libertés depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, selon plusieurs enquêtes de l’ONU et d’organisations internationales. De leur côté, certains États du Moyen-Orient invoquent la souveraineté nationale pour répondre aux critiques sur les libertés civiles, tout en citant les textes internationaux lorsque leurs propres intérêts diplomatiques sont en jeu. La référence aux droits de l’homme se transforme ainsi, fréquemment, en instrument de politique étrangère.
Ce paradoxe se manifeste de façon particulièrement visible au sein du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, siégeant à Genève. L’institution est chargée de surveiller les violations des droits fondamentaux dans le monde. Or, plusieurs États régulièrement mis en cause pour leur bilan en matière de libertés y ont siégé : les élections étant organisées par l’Assemblée générale de l’ONU, où les États votent entre eux, la logique diplomatique l’emporte fréquemment sur la logique normative. Cette situation alimente un sentiment de décrédibilisation profonde : comment un organe chargé de protéger les droits fondamentaux peut-il compter parmi ses membres des pays accusés de les bafouer ? Pour certains diplomates, la réponse est désabusée mais lucide : l’ONU est une organisation d’États, et non un tribunal moral. Ce constat vaut d’ailleurs bien au-delà de Genève, aucun pays n’échappe totalement à cette logique. Les démocraties libérales défendent la liberté d’expression, mais peuvent restreindre certaines libertés civiles pour des raisons sécuritaires. Les régimes autoritaires dénoncent les ingérences occidentales tout en limitant sévèrement les droits politiques sur leur propre sol. Ce phénomène est fréquemment qualifié de « deux poids, deux mesures » par les chercheurs en relations internationales. Le politologue américain Stephen Walt, professeur à la Harvard Kennedy School, souligne que la politique étrangère des États est le plus souvent dictée par les intérêts nationaux plutôt que par les principes moraux. Kathryn Sikkink, chercheuse à Harvard également et spécialiste des normes internationales, propose un regard complémentaire : même instrumentalisées, ces normes exercent une pression réelle sur les comportements étatiques — ce qu’elle appelle la « politique des droits ». Cette tension entre cynisme réaliste et efficacité normative structure le débat académique depuis des décennies. Car même lorsqu’ils sont détournés, ces principes établissent un référentiel commun : les gouvernements ressentent encore le besoin de justifier leurs actions en y faisant référence, et ce seul fait témoigne d’une force morale persistante.
Certains experts estiment que la solution passe par un renforcement des institutions internationales et des mécanismes indépendants d’enquête ; d’autres considèrent que la pression de la société civile et des médias constitue le levier le plus efficace pour dénoncer les abus. Les ONG jouent déjà un rôle central : leurs rapports documentent les violations, fournissent des données vérifiables et alimentent le débat public. Mais le changement dépend aussi des citoyens et des sociétés civiles qui refusent la résignation. Car les droits de l’homme ne sont pas uniquement des principes diplomatiques : ils constituent un idéal politique vivant, constamment mis à l’épreuve, jamais totalement abandonné. L’hypocrisie internationale existe, visible, parfois flagrante. Mais l’histoire montre que les normes évoluent sous la pression des opinions, des médias, des tribunaux. La vraie question n’est donc pas de savoir si cette hypocrisie disparaîtra : c’est de décider jusqu’où les sociétés consentiront à ce que l’universel reste un privilège à géométrie variable.
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