La transformation du monde du travail ne relève plus uniquement des ressources humaines. Elle est devenue un sujet de gouvernance à part entière, qui engage directement les dirigeants et les conseils d’administration. Télétravail, nouvelles attentes des collaborateurs, pression sur la performance et incertitudes économiques obligent les entreprises à repenser leurs modes de fonctionnement. En Suisse romande, cette évolution se distingue par une approche pragmatique, souvent moins visible que certains modèles internationaux, mais profondément structurante pour le pilotage des organisations.
Les dirigeants romands ont, dans leur grande majorité, privilégié des ajustements progressifs plutôt que des ruptures brutales. Le télétravail illustre bien cette posture. Loin d’une généralisation dogmatique, il s’est imposé comme un outil de flexibilité parmi d’autres, intégré dans une réflexion plus large sur l’efficacité collective, la cohésion des équipes et la culture d’entreprise. L’enjeu est autant organisationnel que stratégique : comment maintenir la performance, l’engagement et la transmission des valeurs dans un cadre de travail plus fragmenté ? Cette question renvoie directement au style de gouvernance. En Suisse romande, le management repose largement sur la confiance et la responsabilité individuelle, des principes historiquement ancrés dans la culture économique suisse. Les dirigeants interrogés dans différents secteurs évoquent moins le contrôle que la clarté des objectifs, la qualité du dialogue et la cohérence des décisions. Cette approche suppose une forte implication du leadership : faire confiance implique aussi d’assumer pleinement la responsabilité des choix stratégiques et de leurs conséquences. La structure du tissu économique romand joue un rôle clé dans cette manière de gouverner. Composé en grande partie de PME, il favorise une proximité entre dirigeants et collaborateurs qui n’est pas seulement relationnelle mais influence directement la prise de décision. Avec une vision directe des réalités du terrain, les dirigeants peuvent ajuster plus rapidement les organisations du travail, les priorités opérationnelles ou les charges de production. Cette gouvernance de proximité constitue un avantage dans un contexte marqué par des changements rapides.
Pour autant, travailler autrement ne signifie pas renoncer à l’exigence économique. Les dirigeants romands défendent majoritairement une vision durable de la performance, fondée sur la stabilité et la continuité plutôt que sur la croissance à court terme. Cette orientation se traduit par des choix clairs en matière d’investissement, notamment dans la formation et la fidélisation des talents. Dans un marché du travail tendu, le développement des compétences internes devient un levier central de compétitivité. La formation professionnelle et continue occupe ainsi une place stratégique dans les réflexions des directions générales. Les dirigeants s’appuient largement sur le système de formation duale pour accompagner les transformations technologiques et organisationnelles. Ce choix reflète une vision de long terme : plutôt que de dépendre exclusivement du recrutement externe, les entreprises misent sur la montée en compétences de leurs équipes, renforçant à la fois leur résilience et leur attractivité.
Sur le plan de la gouvernance interne, travailler autrement implique également une attention particulière à la simplicité organisationnelle. De nombreux dirigeants romands privilégient des structures hiérarchiques relativement plates, favorisant la circulation de l’information et la rapidité de décision. Cette sobriété permet de limiter les lourdeurs administratives, tout en maintenant les standards élevés de rigueur, de conformité et de responsabilité qui caractérisent l’environnement économique suisse. L’expérience romande montre d’ailleurs que les transformations les plus durables sont souvent les moins spectaculaires. Travailler autrement ne consiste pas à multiplier les chartes ou les discours, mais à aligner la gouvernance, le management et les pratiques quotidiennes. Cette cohérence, construite dans le temps, renforce la crédibilité du leadership et la confiance des équipes.
Dans un environnement économique incertain, marqué par des tensions géopolitiques, technologiques et sociales, les entreprises de Suisse romande offrent ainsi un enseignement précieux : il est possible d’adapter les modes de travail sans fragiliser la gouvernance ni sacrifier la performance. En misant sur la confiance, la proximité et une vision stratégique de long terme, elles dessinent les contours d’un modèle de leadership discret, mais particulièrement robuste.
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