Comment expliquer la pauvreté dans un pays développé comme la France ?

Comment expliquer la pauvreté dans un pays développé comme la France ?

18 mars 2021

19 mars 2021

« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux, les gens sont quand même pauvres. On n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres, restent pauvres. Ceux qui tombent pauvres, restent pauvres. » Emmanuel Macron.

Le constat n’est pas prêt d’être démenti. Après avoir prononcé ces mots en 2018, lors d’une discussion informelle, le chef de l’État français Emmanuel Macron a dû faire face au mouvement de protestation populaire des Gilets Jaunes et à la paralysie économique due à la pandémie de coronavirus. Si la trivialité de l’expression « pognon de dingue » a pu surprendre, dans la bouche du Président de la République, elle démontre que cette question de l’efficacité de l’action sociale du pays traverse toutes les strates de la société et concentre les regards.

Crise de la Covid19 : la paupérisation du pays se confirme

Le seuil de pauvreté est un revenu équivalent à 60% du niveau de vie médian des Français (définition Insee). En 2018, derniers chiffres officiels, 9,3 millions de personnes vivaient avec moins de 1063€ par mois, dont la moitié vivait même avec moins de 855 euros par mois. Sur l’année 2019, le Secours Catholique comptait 1,4 million de personnes de bénéficiaires, dont le niveau de revenus moyen s’établissait à 537€ par mois. Une estimation établit à près de 12 millions le nombre de personnes pauvres en 2020 post Covid…

Même constat au Secours Populaire qui s’alarme d’une situation jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale en France : selon son baromètre de la pauvreté, un tiers des Français a subi une perte de revenus depuis le confinement.

Ce qui inquiète d’autant plus ces associations c’est l’arrivée massive de nouveaux bénéficiaires. Durant les deux mois de confinement, 1,3 million de personnes ont sollicité l’aide du Secours Populaire contre 3,3 millions pour toute l’année 2019 et 45% étaient jusque là inconnus de l’association.

On le voit à travers ces chiffres, une paupérisation grandissante et pérenne est à craindre en France. Le chômage augmente et les fermetures d’entreprises se multiplient, car, même si les mesures de chômage partiel et de soutien à l’économie ont pu limiter les dégâts provisoirement, l’onde de choc de cette crise sanitaire sera puissante et durable. Le moral des Français s’effondre, en particulier celui des jeunes, touchés par la suppression d’emplois à temps partiel qu’ils occupaient en parallèle de leurs études. Le sentiment d’arriver sur un marché du travail sinistré ne fait qu’aggraver leur peur d’une précarité inéluctable.

Pauvreté dans un pays riche, le paradoxe

Si la France apparaît comme une grande puissance mondiale, sa dette importante, sa balance commerciale déficitaire depuis 15 ans (-67 milliards en 2020 contre -58 milliards en 2019) et son taux de chômage élevé (9%) en font une économie fragile, à la croissance limitée et aux perspectives incertaines. Les inégalités s’accroissent depuis des années, encore plus avec cette crise sociale et économique liée au coronavirus. Pourtant, la France est connue pour sa pression fiscale forte et ses dispositifs sociaux bien plus protecteurs que dans certains pays libéraux en Europe.

Malgré ce système de redistribution solidaire, la précarité et la pauvreté d’une part non négligeable de la population interpelle et crée des tensions au sein du pays. Les plus aisés et la classe moyenne, exaspérés par des ponctions fiscales jugées trop lourdes, réclament la fin d’un « assistanat » perçu comme inéquitable et inefficace. Les plus démunis au contraire souffrent des conséquences d’économies réalisées parfois par démagogie politicienne, mais qui pèsent dans des budgets déjà difficiles à tenir. La baisse des APL, la réforme des prestations enfance, la non revalorisation des pensions de retraites et la hausse du taux de CSG prélevé, autant d’ajustements qui fragilisent les ménages les plus modestes. Outre les jeunes et les retraités pauvres, on constate que les familles monoparentales sont très lourdement impactées par ce mouvement de fond de pauvreté.

Les aides sociales sont-elles efficaces ?

Si le système de solidarité par répartition lisse sur une vie le niveau de prélèvement et de redistribution, certains publics sont en grande difficulté sociale et économique, même en travaillant. Jeunes précaires, demandeurs d’emploi, familles modestes, publics handicapés, retraités pauvres, toute une partie de la population est dépendante d’aides sociales compensant en partie leurs difficultés d’accès à un niveau de vie acceptable pour un pays riche comme la France. Ces aides ciblées (enfance, handicap, logement) ou globales (RSA) ont-elles vocation à sortir les gens de la pauvreté comme semble l’imaginer Emmanuel Macron dans sa tirade ? Tout le débat est peut-être condensé dans cette question.

Si le ruissellement des richesses échoue à sortir ces populations de la pauvreté, si le saupoudrage des aides est dénoncé tout comme le piège d’un assistanat ad vitam eternam, n’est-il pas temps d’arrêter de prêter aux prestations sociales un pouvoir qu’elles n’ont pas ? Elles sont essentielles à la survie d’une partie de la population, éloignée des conditions d’émancipation sociale et économique mais l’effort à faire est ailleurs si on veut vraiment réduire les inégalités qui fragilisent l’équilibre sociétal. On pourrait parler de l’assistanat d’en haut (niches fiscales, réductions d’impôt, CICE), de moralisation du rapport capital/travail, etc.

Une plante en pot est dépendante de l’arrosage quotidien. Dans une terre fertile et humide, elle s’épanouit et fructifie. Si la précarité et la pauvreté sont résistantes aux politiques sociales, c’est en partie à cause de principes économiques qui ne créent pas les conditions de réussite nécessaires. La volonté politique de ménager la chèvre et le chou est pour le moment néfaste. La course à l’efficacité économique et à la croissance, censée générer une création de richesse profitable à tous crée en réalité le terreau de la pauvreté.

Comment améliorer le sort de gens à qui on impose des coûts insupportables (logement, énergie, carburant), qu’on incite à consommer pour alimenter le moulin, tout en maintenant des salaires bas pour sauver la compétitivité des entreprises ? Certains, par leur héritage ou leur niveau de formation sont capables de s’insérer dans ce système. D’autres, cumulant handicaps sociaux et compétences faibles, subissent et sont dépendants d’aides leur permettant tout juste de garder la tête hors de l’eau, en aucun cas d’atteindre un niveau de vie acceptable.

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