Centres de données dans l’espace: mégalomanie ou réalité prochaine ?

4 février 2026

Centres de données dans l’espace: mégalomanie ou réalité prochaine ?

Par Marcel Oldenkott, directeur général, CO-CIO chez BIT Capital

Le débat sur une éventuelle bulle de l’IA marque le marché depuis plus d’un an. Ce n’est pas tant le terme lui-même qui est nouveau, mais plutôt son omniprésence. Ce qui était longtemps considéré comme un sujet marginal est devenu ces derniers mois le cadre d’interprétation dominant : il ne se passe pratiquement pas un jour sans nouvelles mises en garde, ni une semaine sans nouveaux records en matière de dépenses d’investissement, de demande de puces et de consommation d’énergie. Et puis soudain, une idée qui semble satirique même dans un cycle IA déjà hyperbolique fait son apparition : des centres de données dans l’espace.

Est-ce la preuve ultime de la mégalomanie ? Le signal final indiquant que nous sommes bel et bien dans une bulle ? Ou est-ce exactement le contraire : une indication que les goulots d’étranglement de l’ère de l’IA sont désormais si réels, si physiques et si coûteux que l’industrie commence littéralement à exploiter de nouveaux sites pour la puissance de calcul ?

Deux développements montrent que cette idée n’est plus seulement le fruit de l’imagination des auteurs de science-fiction. Premièrement, des institutions renommées telles que l’European Space Policy Institute (ESPI) se penchent sérieusement sur le sujet. Deuxièmement, des entreprises telles qu’Axiom Space ou Starcloud sont déjà en train de passer du tableau blanc à la mise en œuvre.

Si ce n’est pas de la mégalomanie, pourquoi l’espace serait-il un endroit approprié pour les centres de données ? Et les applications d’IA fonctionneront-elles vraiment en orbite à l’avenir ?

De la science-fiction à la réalité tangible

L’une des principales raisons pour lesquelles le débat sur les centres de données dans l’espace s’est récemment intensifié est à la fois remarquablement urgente et importante : l’énergie. La disponibilité de l’électricité et le raccordement au réseau deviennent de plus en plus des facteurs limitants pour la croissance des centres de données classiques. Morgan Stanley estime que le développement accéléré des infrastructures d’IA aux États-Unis pourrait entraîner un déficit électrique pouvant atteindre 48 GW d’ici 2028. Dans le même temps, les délais de planification et de construction de nouvelles centrales électriques s’allongent, tandis que les exigences réglementaires et les objectifs climatiques compliquent encore davantage le développement de capacités supplémentaires.

Dans ce contexte, les centres de données dans l’espace semblent soudainement moins farfelus. En orbite, ils seraient exposés presque en permanence au soleil et pourraient fonctionner entièrement à l’énergie solaire. Contrairement à la Terre, le rayonnement solaire y est non seulement plus intense, mais surtout constant, sans nuages, sans saisons ni cycles quotidiens. À cela s’ajoute un autre facteur important : pas de procédures d’autorisation, pas de raccordements au réseau local, pas de résistance politique. L’espace offre ainsi une solution à un problème auquel les centres de données terrestres peuvent difficilement échapper.

Outre la question énergétique, les centres de données spatiaux présentent également des avantages technologiques. L’un d’entre eux concerne la mise en réseau interne. Les GPU pourraient y communiquer via des connexions optiques libres (laser) plutôt que via la fibre optique. Bien que la fibre optique atteigne déjà environ deux tiers de la vitesse de la lumière, dans les clusters à grande échelle, même de faibles différences de latence sont déterminantes pour l’efficacité et l’évolutivité. Les charges de travail modernes de l’IA nécessitent une synchronisation quasi instantanée de milliers de GPU. Les connexions laser dans le vide contournent les pertes physiques de la fibre optique et permettent de créer des centres de données potentiellement plus grands, plus densément connectés et globalement plus efficaces.

Réalités économiques et opérationnelles

Malgré ces avantages structurels, les centres de données spatiaux ne sont pas une évidence. Le principal obstacle reste l’économie du transport : les coûts liés à la mise en orbite du matériel dominent actuellement tous les calculs de faisabilité. À cela s’ajoutent des contraintes opérationnelles, car la maintenance dans l’espace n’est pas possible de manière routinière, mais uniquement dans le cadre de missions spécialisées ou d’une redondance élevée.

Le refroidissement est également particulièrement difficile. Dans le vide, les systèmes classiques de refroidissement à air et à eau sont exclus, car la chaleur résiduelle ne peut être dissipée que par rayonnement. La gestion thermique devient ainsi un problème architectural central qui nécessite de grandes surfaces de radiateurs, une conception précise et des systèmes supplémentaires pour la stabilisation active de la température, et qui, dans de nombreux cas, implique même une complexité technique plus importante que dans les centres de données terrestres.

Si l’on considère les exigences infrastructurelles des centres de données modernes, l’idée des ordinateurs orbitaux semble beaucoup moins exotique qu’elle ne le paraît à première vue. Pour être économiquement efficaces, les centres de données ont avant tout besoin d’un approvisionnement énergétique durable et bon marché, de conditions thermiques contrôlables et d’un réseau interne sans latence afin de réaliser des économies d’échelle. Dans ces conditions, l’espace n’est pas un endroit irrationnel pour les centres de données, mais un environnement offrant des conditions différentes et, à certains égards, même plus favorables. Dans le même temps, il est clair que des problèmes techniques complexes doivent être résolus pour que ce projet puisse voir le jour.

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