Par Dario De Simio, Head of Swiss Legal Entity, Head Institutional Business Switzerland, State Street Investment Management
Le paysage de l’investissement a considérablement évolué. Après des années durant lesquelles des taux d’intérêt exceptionnellement bas ont façonné la construction des portefeuilles, les investisseurs sont désormais confrontés à un environnement dans lequel les taux pourraient rester élevés plus longtemps. Les pressions inflationnistes persistantes, la résilience de l’activité économique, l’expansion budgétaire et les incertitudes géopolitiques suggèrent toutes qu’un retour rapide au monde de taux extrêmement bas de la décennie précédente ne doit pas être considéré comme acquis.
Pour les investisseurs en Fixed Income, cette situation crée à la fois des opportunités et des risques. Les rendements obligataires sont nettement plus attractifs qu’ils ne l’étaient durant la période de taux bas, redonnant ainsi au Fixed Income son potentiel de générer des revenus significatifs. Dans le même temps, des rendements plus élevés ne constituent pas nécessairement, à eux seuls, une raison de prendre sensiblement plus de risque de duration. La question essentielle est de savoir si les investisseurs sont suffisamment rémunérés pour immobiliser leurs capitaux sur des échéances plus longues.
La hausse des rendements des emprunts d’État a été en partie alimentée par des taux d’intérêt réels plus élevés. Toutefois, les anticipations d’inflation et les primes de terme pourraient encore augmenter, exerçant une pression haussière supplémentaire sur les rendements à plus long terme. Les facteurs structurels jouent également un rôle. D’importants déficits budgétaires, des besoins de financement substantiels des États ainsi que l’évolution de la dynamique de l’offre et de la demande sur les marchés des emprunts souverains pourraient contribuer à un niveau d’équilibre plus élevé des taux d’intérêt.
Cela soulève la possibilité que les rendements actuels ne constituent pas un phénomène temporaire exceptionnel, mais représentent plutôt une normalisation partielle après une période inhabituellement longue de taux maintenus à de faibles niveaux. Pour les investisseurs, cette distinction est importante. Si les taux restent structurellement plus élevés, les portefeuilles positionnés de manière agressive en faveur d’une baisse des rendements pourraient continuer à subir de la volatilité et des pertes en capital.
Une approche mesurée de la duration semble donc justifiée. Allonger la duration peut offrir un potentiel de hausse attractif si la croissance ralentit sensiblement ou si l’inflation recule plus rapidement que prévu. Mais dans une économie résiliente, le rendement supplémentaire disponible sur la partie longue de la courbe ne fournit pas toujours une rémunération suffisante pour la sensibilité aux variations des taux d’intérêt qui y est associée.
Un environnement de taux durablement plus élevés ne réduit pas le rôle du Fixed Income. Au contraire, des rendements initiaux plus élevés ont renforcé son attrait stratégique. Toutefois, l’univers d’opportunités devient de plus en plus différencié.
Les investisseurs pourraient tirer avantage d’une moindre concentration sur des paris directionnels généralisés sur les taux d’intérêt et privilégier plutôt l’identification des segments dans lesquels les rendements offrent une rémunération adéquate des risques sous-jacents. Cela plaide également en faveur de la prudence dans le crédit d’entreprise. Les spreads de crédit peuvent rester serrés pendant des périodes prolongées lorsque les conditions économiques sont favorables, mais une rémunération limitée des spreads laisse moins de marge en cas de détérioration des fondamentaux ou de réévaluation du risque.
D’autres segments du Fixed Income pourraient dès lors mériter davantage d’attention. Le crédit hypothécaire, les titres adossés à des actifs (Asset-Backed Securities) et les financements adossés à des actifs réels peuvent offrir des sources supplémentaires de revenus et de diversification. Leurs moteurs de performance peuvent différer de ceux des emprunts d’État et des obligations d’entreprise conventionnels, permettant potentiellement aux investisseurs de construire des portefeuilles présentant une combinaison plus équilibrée de risques de taux d’intérêt, de crédit et de collatéral.
La principale implication est que des rendements plus élevés devraient être considérés comme une opportunité de reconstituer des revenus plutôt que simplement comme un signal invitant à maximiser la duration. Les investisseurs peuvent à nouveau accéder à des rendements significatifs sans nécessairement aller très loin sur le spectre des échéances ni prendre un risque de crédit excessif.
La construction de portefeuille nécessite donc de trouver un équilibre entre la capture des revenus aujourd’hui plus attractifs et le maintien d’une certaine flexibilité. Conserver une exposition neutre ou mesurée à la duration peut contribuer à éviter une dépendance excessive à un seul scénario macroéconomique. Parallèlement, une plus grande sélectivité sur les marchés du crédit et des produits titrisés peut élargir les sources de rendement.
La trajectoire de l’inflation reste déterminante. Un recul durable créerait une marge de manœuvre pour une baisse des taux directeurs et pourrait soutenir les actifs à duration plus longue. À l’inverse, une inflation persistante, des pressions budgétaires ou une hausse des primes de terme pourraient maintenir les rendements à long terme à des niveaux élevés. Les investisseurs devraient donc envisager des portefeuilles capables de résister à plus d’un scénario de taux d’intérêt.
Le message général est que le retour de taux d’intérêt plus élevés a fondamentalement amélioré l’univers d’opportunités du Fixed Income, mais n’a pas supprimé la nécessité de faire preuve de discipline. Dans un monde où les taux pourraient rester élevés plus longtemps, le succès dépendra probablement moins de la capacité à anticiper la prochaine décision des banques centrales que de la nécessité de s’assurer que chaque unité de risque de duration et de crédit est correctement rémunérée.
Retrouvez l’ensemble de nos articles Business