AG 2026 : une saison sous influence politique

19 mai 2026

<strong>AG 2026 : une saison sous influence politique</strong>

Par Marion Plouhinec, Senior ESG Analyst chez Carmignac

Sur fond de tensions géopolitiques et de fragmentation économique, la saison des AG 2026 marque le retour des États, bousculant l’équilibre traditionnel entre actionnaires et dirigeants.

Etats-Unis : l’illusion d’une autonomie managériale

Les États-Unis sont l’illustration la plus frappante de ce changement. Ce qui avait débuté  comme une offensive politique contre le capitalisme des parties prenantes, notamment via les pressions exercées sur les entreprises pour démanteler les programmes de diversité, dépasse désormais largement ce cadre.

Alors que les AG de 2025 avaient déjà amorcé un recul du rôle des actionnaires, la tendance se consolide en 2026. Les sociétés peuvent désormais attribuer par défaut les votes des actionnaires particuliers non exprimés en faveur de la direction, retirer certaines résolutions d’actionnaires de l’ordre du jour ou limiter la capacité des investisseurs à engager des actions légales collectives.

Si ce recul de la démocratie actionnariale constituera un fait marquant de la saison des votes 2026, il serait trompeur d’y voir un simple renforcement du pouvoir managérial. La montée des enjeux de sécurité nationale et du protectionnisme économique favorise une intervention plus fréquente et plus visible de l’administration américaine dans les décisions des entreprises. Celle-ci s’est notamment manifestée par l’introduction d’une action spécifique[1] dans l’opération US Steel-Nippon Steel, ainsi que par les interventions politiques autour d’Intel. Désormais, cette ingérence s’étend aux décisions stratégiques et aux opérations de marché , notamment en matière de fusions-acquisitions, comme l’illustre le projet d’acquisition du groupe de médias Warner Bros.

Asie : la gouvernance d’entreprise comme outil politique

En Asie, les réformes visent officiellement à mieux prendre en compte les parties prenantes, mais elles traduisent également des objectifs économiques sous-jacents bien présents.

À ce titre, la réforme « Value-Up », lancée par le gouvernement sud-coréen en 2025, vise à renforcer la valeur pour l’actionnaire. Portée par la montée en puissance des investisseurs particuliers, eux-mêmes des électeurs, cette initiative se traduit par une série de réformes, dont l’introduction historique d’un devoir fiduciaire des administrateurs envers les actionnaires. Après avoir suscité un fort enthousiasme et contribué à la progression record de l’indice sud-coréen KOSPI en 2025, la saison des AG 2026 a constitué un premier test de sa mise en œuvre.

  Au Japon, les considérations liées aux parties prenantes gagnent en importance dans un contexte persistant de stagnation des salaires, la Première ministre appelant les entreprises à mieux allouer leurs ressources, y compris en faveur des employés. La révision du code de gouvernance, actuellement en cours, s’inscrit dans une évolution plus large de l’approche de la gouvernance, marquée par un accent sur la discipline d’allocation du capital et les investissements de croissance. Le capital humain y est intégré principalement dans cette logique.

Europe : la gouvernance relue à l’aune de la compétitivité

La trajectoire apparaît moins tranchée en Europe. Sous l’effet des tensions géopolitiques, autonomie stratégique et compétitivité s’imposent, favorisant un retour de l’interventionnisme public, notamment dans des secteurs stratégiques tels que les semi-conducteurs, comme en témoigne l’intervention récente du gouvernement néerlandais. Si ces interventions devraient se multiplier en 2026, elles s’inscrivent dans une pratique déjà établie.

Ce qui est plus distinctif, en revanche, est la persistance de tensions entre compétitivité, cadre réglementaire et objectifs politiques dans un nouvel ordre mondial. Elles devraient peser sur la saison des AG. Face à des valorisations plus élevées aux États-Unis et à la hausse des retraits de cote, décideurs et acteurs de marché s’interrogent sur le lien entre exigences de gouvernance et attractivité des marchés.

En Europe continentale, cela se traduit par des réformes comme la loi italienne sur les marchés de capitaux, visant à rééquilibrer protection des investisseurs et dynamisme des marchés. Même au Royaume-Uni, historiquement considéré comme une référence en matière de gouvernance, des signes d’évolution apparaissent. Après la réforme des règles de cotation de 2024, les appels à plus de flexibilité se sont intensifiés, notamment sur la rémunération des dirigeants, de plus en plus perçue comme un désavantage compétitif. Dans cette dynamique, les entreprises cherchent à infléchir les pressions actionnariales et à en tester les limites. L’AG 2026 de BP en a fourni une illustration en refusant d’inclure une résolution à l’ordre du jour demandant la publication de sa stratégie de création de valeur dans un scénario de baisse de la demande en pétrole et en gaz.  Cette décision, inhabituelle, a suscité des votes d’opposition notables lors de l’assemblée et apparaît d’autant plus marquante que la société s’était auparavant positionnée comme un soutien de la transition énergétique.

Malgré des trajectoires régionales différentes, une tendance commune se dessine : la gouvernance d’entreprise est de plus en plus remodelée par des priorités politiques. L’influence des États s’affirme, y compris dans des économies historiquement attachées à la primauté du marché ainsi qu’à l’autonomie des acteurs privés. Dans ce nouvel équilibre des pouvoirs, il est plus important que jamais que les actionnaires fassent entendre leur voix lors de cette saison des AG.


[1] Golden share

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