À 8h15, sur le pont du Mont-Blanc à Genève, les cyclistes filent en grappes compactes. Beaucoup ne transpirent pas, ne peinent pas dans la montée et arrivent au bureau sans passer par la case douche. Leur secret tient dans un moteur discret logé dans le pédalier ou le moyeu : le vélo électrique, devenu en quelques années l’un des symboles les plus visibles de la transformation des mobilités urbaines.
Ce n’est plus un gadget. C’est un basculement. En Suisse comme en Europe, les ventes d’e-bikes ont connu une croissance spectaculaire ces dernières années, transformant le vélo en véritable moyen de transport de masse. L’innovation n’est pas seulement technologique ; elle est sociale. Le vélo électrique ne crée pas un nouveau besoin, il lève des freins anciens : la distance, le relief, la fatigue et l’âge. Là où un trajet de 8 à 10 kilomètres décourageait beaucoup d’automobilistes, il devient soudainement envisageable, voire agréable. Cette démocratisation s’accompagne d’un bénéfice environnemental significatif : un déplacement en e-bike génère nettement moins d’émissions qu’un trajet en voiture thermique, particulièrement en Suisse où le mix électrique reste favorable. En ville, l’assistance électrique transforme également le rapport au temps. À Genève, Lausanne ou Zurich, un e-bike permet souvent d’aller plus vite qu’une voiture aux heures de pointe, en évitant les embouteillages et la recherche de stationnement. L’argument n’est plus militant : il est pragmatique. Les collectivités l’ont compris. Depuis 2020, de nombreuses villes européennes ont accéléré l’aménagement de pistes cyclables continues et sécurisées. Paris, Vienne et Copenhague poursuivent des politiques ambitieuses en faveur du cycle. En Suisse, les cantons et villes investissent progressivement dans des réseaux cyclables régionaux, même si le rythme reste inégal selon les territoires.
Mais l’infrastructure ne suffit pas. La clé du succès tient aussi dans l’intermodalité : gares équipées de parkings vélos sécurisés, systèmes de recharge publics, et intégration du vélo électrique dans les plans de mobilité des entreprises. Ces éléments transforment l’e-bike d’un simple mode de transport individuel en maillon d’un écosystème de déplacements cohérent.
Le boom des ventes a attiré de nouveaux acteurs industriels. Les grands groupes comme Bosch, Shimano ou Yamaha dominent le marché des moteurs et batteries, tandis que des marques européennes, Kalkhoff, Stromer, Moustache, se positionnent sur le segment premium. La Suisse compte également ses propres acteurs, à l’image de Miloo, fabricant genevois qui propose des vélos électriques urbains haut de gamme, illustrant le savoir-faire local dans ce secteur en expansion. Cette croissance s’accompagne toutefois de questions. La durabilité des batteries lithium-ion, leur recyclage et leur provenance font l’objet d’un débat légitime. Si l’empreinte carbone d’un e-bike reste faible sur l’ensemble de son cycle de vie, elle dépend fortement de la fabrication et du recyclage des batteries, un point qui nécessite une vigilance accrue et des filières industrielles solides. Autre enjeu : la sécurité. Avec des vélos pouvant atteindre 25 km/h et des modèles rapides allant jusqu’à 45 km/h, les conflits d’usage entre piétons, cyclistes et trottinettes se multiplient. Plusieurs villes testent des limitations, des zones dédiées ou des campagnes de sensibilisation, sans solution miracle à ce stade. Le vélo électrique est souvent présenté comme démocratique. Il l’est en partie : seniors, personnes moins sportives, parents transportant des enfants ou professionnels pressés y trouvent un outil adapté. Pourtant, le prix reste un frein. Un e-bike de qualité coûte fréquemment entre 2 000 et 5 000 francs suisses, voire plus. Certaines villes proposent des subventions ou des prêts à taux zéro, mais ces dispositifs demeurent fragmentés.
La question de l’équité se pose aussi dans l’aménagement urbain. Les pistes cyclables sont plus nombreuses dans les centres que dans les périphéries, là où vivent souvent les ménages aux revenus plus modestes. Sans politique cohérente, la « liberté électrique » risque de rester une liberté à deux vitesses. Au-delà de l’enthousiasme, des limites pratiques subsistent. L’hiver suisse, avec ses températures négatives et ses chaussées enneigées, réduit sensiblement l’autonomie des batteries et complique l’usage quotidien. La question de l’assurance se pose également, particulièrement pour les modèles rapides dépassant 25 km/h, qui relèvent d’une catégorie réglementaire spécifique avec des obligations distinctes en matière de circulation et de responsabilité civile. Ces aspects pratiques méritent d’être clarifiés auprès des utilisateurs pour éviter les mauvaises surprises.
Au-delà des contraintes, l’e-bike modifie subtilement le rapport à la ville. Il reconnecte les habitants à l’espace public, au paysage et aux saisons. Il favorise une mobilité plus active sans être épuisante. Il redonne une forme de maîtrise individuelle du déplacement dans des métropoles saturées. Pour les entreprises, c’est aussi un levier RH et environnemental. De plus en plus de sociétés suisses proposent des flottes de vélos électriques, des indemnités kilométriques ou des abonnements d’entretien, une tendance qui s’inscrit dans les démarches de responsabilité sociale et environnementale, tout en contribuant au bien-être des collaborateurs.
Le vélo électrique n’est pas une mode : c’est une infrastructure personnelle qui redéfinit la manière de se déplacer en ville. Il conjugue efficacité, plaisir et sobriété énergétique, tout en révélant de nouveaux défis en matière de sécurité, d’équité et de durabilité industrielle. Sa réussite dépendra autant des politiques publiques que des comportements individuels. Si les villes continuent d’investir dans des réseaux sûrs et continus, et si les filières de recyclage des batteries se structurent réellement, l’e-bike pourrait devenir l’un des piliers d’une mobilité urbaine plus respirable. Dans le bruit des klaxons et la chaleur des embouteillages, il avance presque en silence. Mais son impact, lui, est déjà profond et durable.
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