Interview de Marlène Ngoyi: « La volonté de s’établir comme le partenaire naturel des établissements suisses »

Photo © Marlène Ngoyi – BGFIBank RDC

10 février 2021

Interview de Marlène Ngoyi – CEO BGFIBank RDC

Pour la CEO de la BGFIBank RDC, Marlène Ngoyi, les compétences rudement acquises par son établissement en matière de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement des activités terroristes sont les arguments décisifs pour développer les partenariats sur la place financière genevoise. Entretien.

Actif dans dix pays d’Afrique subsaharienne, le groupe gabonais BGFIBank est autant connu pour ses solides performances que pour la série de scandales qui l’ont secoué ces dernières années. Pour faire face à cette situation, le board a fait appel à Marlène Ngoyi, aussitôt présentée par les médias comme la «bonne fée américaine» du groupe. Si Marlène Ngoyi a bien connu une importante étape de sa vie aux États-Unis, son parcours s’étale sur trois continents. Née en Belgique, elle a passé son enfance entre l’Europe et la République démocratique du Congo, où son médecin de père exerçait.

Diplômée en économie et finance de l’université de Bentley, titulaire d’un MBA de la Harvard Business School, la jeune femme s’est rapidement imposée dans le milieu de la haute finance. D’abord au sein de Merrill Lynch, à New York, puis chez Reliant Equity Investors, à Chicago. Avant d’opter pour un retour en deux temps vers ses racines.

International Leader : Vous avez travaillé pour de prestigieux établissements américains. Beaucoup, à votre place, auraient cherché à continuer l’aventure. Comment s’est déroulée votre trajectoire de Wall Street à Kinshasa ?

Marlène Ngoyi : Bien que je sois congolaise, mon premier contact professionnel avec l’Afrique a été le Kenya, puisque j’ai été directrice des investissements dans une firme de Nairobi, Catalyst Principal Partners, spécialisé en private équity, que j’ai rejoint après mon MBA à Harvard. Cette expérience, plus proche du terrain, a été fascinante. Elle m’a fait découvrir les réalités économiques de l’Afrique de l’Est. J’ai alors réalisé que ce continent avait besoin de tous les aspects de la finance pour asseoir son développement économique.

Ce n’est qu’en 2014 que j’ai intégré BGFIBank, au Gabon. D’abord comme directrice générale de la structure du groupe dédiées aux investissements. A ce poste, j’ai notamment mis en place le financement du capital requis pour la rénovation de l’hôtel Méridien Mandji de Port-Gentil. Cette rénovation était estimée à 18 millions de dollars américains. J’ai aussi géré d’importants projets miniers, et bouclé les financements qui ont permis la construction de deux ports. La réalisation concrète de ces projets et leur apport dans la vie d’un pays est une satisfaction immense. Par la suite, j’ai été nommée directrice générale déléguée de BGFIBank Europe, à Paris. J’aurais pu y rester confortablement mais, en 2018, on m’a proposé de prendre la tête de la filiale basée en République démocratique du Congo…

International Leader :Quelles sont les motivations vous ayant poussée à accepter ?

Marlène Ngoyi : C’est un choix que je n’ai pas réfléchi. Le cœur a parlé avant la tête. Même si mon parcours m’a fait évoluer sur d’autres continents, je sentais que je devais renouer avec la terre de mes parents. Je connaissais de loin les défis auxquels la filiale devait faire face mais c’était l’appel du pays, je me devais d’y répondre.

International Leader : Quels étaient les défis que vous évoquez?

Marlène Ngoyi : Quand je suis arrivé à Kinshasa, le conseil d’administration du groupe venait de connaître une importante restructuration autour de personnalités ayant une solide culture bancaire, parfaites pour m’aider à remettre la filiale au niveau des critères de gestion du groupe. La réputation de la banque venait d’être sérieusement ébranlée en RDC, suite à un torrent d’accusations publiques. Quand une institution bancaire a une histoire de deux siècles derrière elle, comme c’est le cas pour certaines banques genevoises, elle peut survire à ce genre d’événements. Quand elle n’a que neuf ans d’existence, c’est dévastateur !

International Leader : En pareille situation, quelles sont les premières mesures à prendre ?

Marlène Ngoyi : Pouvoir dissocier le vrai du faux était fondamental pour agir efficacement. Nous avons procédé à une série d’audits. Les résultats ne nous ont pas incités à contre-poursuivre les attaques. Nous avons écarté la tentation des opérations de communication sur la lutte contre le financement terroriste ou sur le blanchiment d’argent. Nous voulions plutôt nous servir de ces enseignements pour poser les bases nécessaires à la confiance des clients et des partenaires.

International Leader : Comment rétablit-on la réputation d’un établissement bancaire ?

Marlène Ngoyi : Tout commence et repose sur le capital humain. Nous avons recruté, changé des têtes. Nous avons choisi des personnes qualifiées et nous avons pris soin de leur donner la place et l’indépendance nécessaires à l’expression de leurs compétences. Nous nous sommes également assurés des processus de conformité.

Et nous avons mis en place un suivi précis de nos clients. Connaître leurs activités, leurs ressources, leurs fournisseurs était devenu impératif. L’aspect confidentialité demeure évidemment essentiel mais nous devons nous assurer que nos clients sont vertueux sur la durée. La technologie nous permettant ce monitoring, nous gardons un œil sur toutes les transactions. Nous travaillons également avec les autorités sur place. Pas questions de se substituer aux policiers ou aux procureurs ! Mais nous nous devons de rapporter les suspicions et les irrégularités.

International Leader : Quelle a été la phase la plus difficile à instaurer ?

Marlène Ngoyi : Créer une culture de la conformité. Cela a nécessité et nécessite encore un grand travail de pédagogie auprès de nos jeunes cadres. Mais c’est payant. Notre travail est aujourd’hui reconnu. La confiance ne se décrète pas, elle se gagne. Nous n’allons pas nous autoproclamer bons, il faut que cela vienne d’un regard extérieur. C’est aujourd’hui le cas, puisque nous sommes la première banque en RDC, et l’une des rares d’Afrique subsaharienne, à avoir la certification AML 30000®. Cette norme internationale a été conçue pour lutter contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme.

International Leader : Que change cette certification pour votre établissement ?

Marlène Ngoyi : C’est une étape nécessaire qui démontre que nous avons su évacuer les années difficiles et que nous progressons maintenant sur des bases saines. Ça valide nos compétences et ça rassure nos partenaires. Le système bancaire est globalement interconnecté. Nous opérons au sein d’un vaste réseau professionnel où nous souffrons de l’image que la République démocratique du Congo véhicule. Ce pays représente la plus forte démographie francophone au monde, ses ressources sont primordiales dans le monde actuel et, pourtant, il reste identifié comme un risque pour beaucoup d’investisseurs. Malgré le développement vertueux, la modernisation du pays sur de nombreux points, la presse occidentale se focalise plus facilement sur le négatif, ce qui irrémédiablement freine le développement de nos activités.

International Leader : Votre expérience peut-elle être bénéfique aux activités bancaires européennes ?

Marlène Ngoyi : Je le crois fermement. Préserver le secteur bancaire international est un devoir collectif, nous jouons notre rôle mais, pour que cela soit efficace, nous ne devons pas rester isolés. Aujourd’hui, nous avons besoin de créer des liens forts avec des partenaires européens et américains. Nous nous positionnons en allié naturel pour les établissements suisses. Non seulement parce que nous sommes une banque importante et fiable, couvrant de nombreuses activités sur une zone géographique en plein essor, mais aussi parce que nous pouvons assurer un suivi local des clients africains que les banques suisses ne peuvent pas mettre en place. Nous avons su faire des épreuves du passé une force pour le futur.

Entretien réalisé par Joseph Andres

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